Vivre

Accord imparfait

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Flancher. Un verre de blanc à la main et un sac de chips «crème sure et oignons» bien ouvert à côté de l’ordinateur et de mes mains… qui fouillent allègrement dans la collation nocturne. Flancher à l’incompatibilité de ces deux goûts et à cet accord imparfait qui danse pourtant sur mes papilles. J’ai eu une grosse journée et je flanche. Je flanche et j’écris dans un élan naïf, sans censure, ni réflexion à l’impact parce que… il y a toujours impact, peu importe. À tous les dimanches d’un texte publié sur mitsou.com, que ce soit celui des belles-mamans ou celui de mon conte de fées il y a eu réaction.

Lorsque nous écrivons, nous, auteurs, en sécurité derrière l’écran et le clavier, pianotant à toute allure, nous sommes inspirés. Ce qui me transporte, c’est ma vie, mon quotidien. J’écris du cœur, de mes tripes, en vérité et authenticité. Sans masques ni parures. Je m’inspire des gens qui m’entourent, de mon passé, de mon présent. J’invente parfois des personnages et je questionne. Et ça fesse. Certains décideront de porter le chapeau malgré qu’il ne leur soit pas attribué, et il y a répercussion. Ce qui est magnifique, ce sont les réactions positives et la panoplie de messages de remerciements parce que mes lecteurs se reconnaissent et partagent certaines de mes idées. Alors encore une fois, je me lance et je flanche à étaler un pan de mon vécu, assumé en dignité.

Avant, il y a quelques années, un sac de chips n’aurait pas eu le droit de franchir la porte de mon nid douillet. Et si, une fois par semaine, ma main, dans une pulsion spontanée, empoignait une friandise sucrée ou salée à l’épicerie du coin, elle ne faisait pas long feu dans le garde-manger. Elle y passait en entier. Remords et regrets ne tardaient pas à faire irruption et le gym n’étant pas loin, je me faisais un devoir d’y courir afin de brûler ces calories ingurgitées, sur l’elliptique et le tapis roulant. Une militaire à l’œuvre. Un régime militaire, un plan d’activités physiques militaire et un mode de vie militaire.

Stephanie Lefebvre

Stephanie Lefebvre

À l’époque, je tournais l’émission populaire Virginie. Je mémorisais dans les années les plus intenses, quatre épisodes par semaine. J’adorais travailler sans arrêt. Le boulot était une belle fuite assumée et contrôlée, mais le sport, l’acharnement sur mon tour de taille et de poignet étaient un peu moins glorieux… plus malheureux.

Certains me diront: quel est le mal? Le mal était bel et bien réel, mais ce n’est qu’aujourd’hui que je prends conscience de l’état obsessif du corps, de la perfection, du contrôle qui m’habitait ou me hantait, devrais-je dire. Je me souviens qu’à chaque retour d’un congé de Noël de plus d’un mois, la crainte et l’angoisse surgissaient avant la première journée de tournage. Je n’avais pas peur d’oublier mon texte. Je ne craignais pas d’arriver en retard ou de ne pas être à la hauteur. Non. L’anxiété qui s’emparait de moi était celle de ne pas entrer dans mes jeans de personnage et de devoir affronter le petit commentaire désobligeant de la styliste. D’éprouver l’embarras et la gêne du mini bourrelet qui s’était momentanément logé sur mon corps svelte. Et surtout, de ne pas y avoir droit. De me maudire, de manquer de douceur envers la jeune femme en moi, de me traiter de verbes puissants et destructeurs et de filer au gym un régime à la main. Au restaurant, je ne commandais que des salades avec «vinaigrette à part», mes portions étaient calculées et le nombre de verres de vin aussi. Je ne m’autorisais que rarement un écart. Et puis, à force de me priver ainsi, de me restreindre à une alimentation et un mode de vie sans liberté, je craquais, une fois de temps en temps. Je craquais intensément. Mais craquer, flancher, s’emporter, abdiquer, se laisser aller, lorsque depuis des semaines, la restriction est de mise, ce n’est pas sain. Ce n’était pas craquer pour une frite sans rancune. C’était craquer, l’instant d’une soirée, à tout ce qui me tombait sous la main.

S’en suivait des semaines de restrictions atroces et maladives, des calculs sans lendemain, du sport à n’en plus finir ou jusqu’à ce que mon enveloppe corporelle ne soit plus trop lourde selon mon cerveau. J’avais un corps parfait, disait mon entourage, et moi je le détestais toujours autant.

Je me souviens que mon partenaire de jeu m’avait lancé tout bonnement que «sa Martine», jadis mon prénom de personnage, ne mangeait qu’une entrée pour diner. Un appétit d’oiseau. Oui. Et un jour, je suis tombée sur un site internet qui racontait ce qu’était la boulimie. Nommons les choses comme elles le sont. Je me suis reconnue: anorexique, boulimique.

Aujourd’hui, j’ai trente-quatre ans. Demain, je m’en vais chercher un prix en direct à la télévision, la semaine prochaine je ferai les plateaux et les journaux de Paris et dans moins de deux mois je me marie. Je ne suis pas tombée dans le désir de flancher et d’écouter la militaire en moi. Je flanche plutôt pour l’accord imparfait d’une poignée de chips «crème sure et oignons» et d’un verre de Sancerre, sans culpabilité, ni remords, ni obsession. Je n’ai plus besoin de fuir et de geler mes émotions. Car c’est ce que je faisais. Contrôler ou perdre le contrôle pour ne pas sentir ce que la petite Ingrid voulait me dire. Équilibre est l’un des quatre mots que j’ai fait gravé dans mon alliance. Honneur, l’est aussi. Honorer qui je suis en équilibre avec ma tête, mon corps, mon cœur, ma vie…

En recevant mon prix hier avec Guy A Lepage pour les Zapettes d’or pour l’entrevue la plus intriguante

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J’ai le désir profond de vivre dans l’harmonie, dans l’écoute de mon corps et dans la libération de mes démons. La bouffe, trois fois par jour, sans reproche ni calcul. Un gras de bras et des fesses plus rondes qu’autrefois et une santé à tout prix. J’ai envie d’être ce modèle pour celles qui font partie de la majorité de la population. Je n’irai pas faire un régime avant de passer à la télé, non. Plus jamais. J’ai choisi de m’accepter telle que je suis, pour vous, pour moi, pour mon bien-être et ma santé mentale. Pour nos filles qui veulent ressembler à celles qui passent à la télé, dans les magazines, les journaux. Pour contrer les images de la femme parfaite, retouchée à l’ordinateur et intoxiquée du paraître.

Je brille sans masque, sans armure, équilibrée, saine, fière et femme.

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