Vivre

Ce que l’on ne sait pas

SlaliberteUNE

La maison est vendue. Mais lui, il ne le sait pas. Demain, après la garderie, il partira passer la semaine chez sa maman, mais il ne le sait pas. Quand je le récupèrerai mercredi prochain, cette maison devenue beaucoup trop grande pour nous deux se sera transformée en un condo plus approprié, plus compact, bref… plus plate. Mais ça non plus, il ne le sait pas. L’avantage d’avoir 2 ans.

De mon côté, dans ma tête, le compte à rebours est enclenché. Je sais que dans quelques heures, tout va changer. Rien ne sera plus jamais pareil.

Alors pour notre dernier soir ici, j’ai voulu en profiter. Comme tous les soirs, on a fait notre routine. Comme tous les soirs, on a bouffé ensemble vers 17h… sauf que ce soir, côté cuisine, j’ai mis les bouchées doubles. Inconsciemment, j’ai voulu marquer le coup, faire ça un peu plus fancy. Lui, évidemment, il en a foutu la moitié à côté, mais ce n’est pas grave, il ne le sait pas.

Comme tous les soirs, on a couru dans le couloir de l’étage, jouant à la cachette dans les placards vides. On a couru 10 fois, 20 fois, 100 fois, jusqu’à l’épuisement. Et sa joie de vivre habituelle contrastait cruellement avec ce que j’essayais de garder en moi.

Comme tous les soirs, on est descendu au sous-sol jouer au hockey. On a frappé des balles, on s’est chatouillé, on s’est bagarré, puis comme c’était le dernier soir, je l’ai laissé gagner… mais chut, il ne le sait pas. Les Canadiens jouaient contre Tampa, alors comme tous les soirs de match, on s’est assis dans le sofa, on a chanté l’hymne national, puis on a regardé la 1re période ensemble…. Le CH allait-il en gagner une 3e de suite? Ce soir, j’m’en sacrais tellement… Je ne regardais pas l’écran, je regardais mon p’tit gars triper. J’aurais voulu que cet instant reste figé dans le temps, pouvoir mettre sur pause, faire rejouer les moments forts… mais comme tous les soirs vers 20h, comme un gars qui apprend à se mettre sur le pilote automatique du papa responsable, je l’ai pris dans mes bras pour qu’il aille se coucher.

En quittant le sous-sol, ça m’a frappé: j’ai réalisé qu’il n’y reviendrait plus, que cette montée des marches devenait unique.

Lui, avec la confiance qu’il me porte, a posé sa tête contre mon épaule, ne sachant pas que les jouets qu’il laissait derrière lui allaient finir dans une boîte le lendemain. Assis au bord de son lit, je l’ai bordé, mais je n’ai rien pu lui chanter. Y’a rien qui se chante avec une boule dans la gorge. Contre mon gré, il s’est endormi beaucoup plus vite que d’habitude. Ou peut-être que c’est moi qui n’ai pas vu le temps passer. J’pense plutôt que c’est moi qui n’ai pas vu le temps passer.

Ce que je sais, c’est que ce soir, mon fils s’est amusé comme s’il n’y avait pas de lendemain. Et il avait raison. Il n’y aura pas de lendemain. En tous cas, pas ici, pas dans cette maison… mais « Hey, ne t’en fais pas, lui, il ne le sait pas. »

 

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