Vivre

Ces mots qui ne viennent pas…

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Il n’y a pas une seule journée passée avec mon fils où je ne lui dis pas que je l’aime. J’peux pas m’en empêcher, faut que ça sorte.
Papa gâteau, papa bonbon, papa rose, je ne sais pas trop comment on qualifie cette nouvelle génération de papas qui se sont mis à communiquer avec leurs enfants et à afficher leurs émotions, mais je dois dire que depuis le départ du mien, il y a maintenant 10 ans, j’ai appris une chose essentielle…

Flashback.

16 juillet 2006, j’arrivais à l’hôpital de Strasbourg, en France, pour rendre visite à mon père, gravement malade depuis 3 ans. Avec l’amabilité d’un gardien de prison, la réceptionniste m’indiqua le numéro de sa chambre.

Ce qui est terrible quand ton père est malade, que tu vis à l’étranger, que t’as une job et que t’as pas les moyens de traverser l’atlantique 4 fois dans l’année, c’est qu’il faut que tu calcules… que tu calcules si c’est le «bon» moment, le «bon» moment signifiant «Est-ce que la fin approche vraiment?».

Je poussai la porte de sa chambre. Visiblement oui, la fin approchait vraiment.
Je m’avançai vers lui. Je ne l’avais pas vu depuis quelques mois, mais ces quelques mois avaient laissé le temps au temps de le rendre méconnaissable.
Je m’étais préparé à ne pas lui montrer ce regard de pitié.
Je m’étais préparé à le voir changé, vidé, et je m’étais surtout préparé à lui parler. Il fallait que je lui parle, c’était maintenant ou jamais.

Comme dans ces scènes de film où les derniers moments deviennent cultes, où les mots, même rares, prennent tout leur sens… Comme dans ces films donc, je m’étais préparé à lui dire ces choses qu’on ne s’était jamais dites, à lui dire ces mots inhabituels pour un papa élevé à l’ancienne, pour un gars qui était parti de chez lui à 16 ans pour devenir professionnel de hockey et de baseball, pour qui un je t’aime était aussi courant qu’une partie parfaite.
Sans me l’avouer, j’espérais que ça vienne de sa part aussi.
Oh je me doutais qu’il m’aimait, oui, mais probablement qu’il m’avait aimé à sa manière, et qu’il ne me l’avait simplement jamais dit. Moi non plus d’ailleurs. À qui la faute?
La question ne valait plus la peine d’être posée, mais ce manque, ou ce silence, valaient la peine d’être comblés.

Je m’étais préparé à lui parler donc, mais je savais qu’en échange, rien de tout cela ne sortirait de sa bouche. Et ce pour une raison très simple: un cancer de la gorge, et les traitements qui viennent avec, ça te fout les cordes vocales en l’air. Même avec toute la bonne volonté du monde, mon père n’aurait pas pu me parler.

J’avais donc apporté avec moi un tableau effaçable et un marqueur pour qu’il puisse m’écrire. Eh oui! Un tableau et un marqueur. À première vue, ça pouvait sembler ridicule, mais toute ma vie j’avais vu mon père, dans son rôle de coach de hockey, dessiner des tactiques de jeu sur un tableau blanc. Toute sa vie, il m’avait appris des choses sur ce tableau blanc, je me disais donc que pour une fois, peut-être la dernière fois, on allait pouvoir échanger sur ce tableau autre chose que des entrées de zone.
Je me retrouvais donc là, à son chevet, avec une envie de lui parler, une envie qu’il me réponde, et mon tableau effaçable.
Sauf que t’as beau avoir les meilleures intentions du monde, des phrases inoubliables ou des mots d’amour, ça ne se déclame pas sur commande, surtout dans une odeur de soluté sur fond de mur vert pâle.

Pour briser la glace, j’ai donc tenté deux trois jokes, puis je lui ai posé quelques questions à la con. Il me répondait avec ses yeux. J’essayais du mieux que je pouvais de dédramatiser… mais crisse, que veux-tu faire dans ces moments-là? Je le savais. Il le savait: on avait peu de chances de se revoir. Ambiance de marde, point barre.

En total contraste avec le côté pathétique de la situation, mon père avait pitonné les Gags de Juste pour rire à la télé. C’était encore ce même comédien qui jouait les faux policiers. Rien d’élaboré, mais ça faisait sourire mon père. Alors j’essayais de rire avec lui.

Puis il a pris le tableau et a commencé à m’écrire. Il me donnait quelques indications sur ce qu’il voulait que je garde de lui: des trophées, des objets, des albums photo… «N’oublie jamais que j’ai gagné 3 fois la coupe Spengler», avait-il écrit péniblement…

Vu qu’il venait d’ouvrir la porte sur les phrases de fin, j’en profitai pour baisser un peu le volume de la télé et des rires en canne, puis je passai aux aveux: je l’ai remercié pour tous ces fabuleux moments passés ensemble, je suis revenu sur quelques anecdotes… en réalité, j’essayais tout simplement de lui dire combien j’avais apprécié cette jeunesse inoubliable qu’il m’avait donnée, tous ces beaux moments qu’il m’avait permis de vivre, bref, combien je l’aimais, mais le fait est que…. ça sortait tout croche, ça sonnait faux, terriblement faux. Comme un comédien qui joue mal. J’me trouvais nul.

Puis il a repris son tableau et a entamé une autre phrase. J’espérais au fond de moi qu’il allait se lancer, lui aussi, dans des confessions plus senties.
Ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’en raison de la fatigue, mon père s’appliquait lentement pour écrire ses premiers mots, mais qu’en cours de phrase, ses lettres rapetissaient, sa main se mettait à trembler et ses mots se transformaient en une écriture de pattes de mouche totalement frustrante.
Cette dernière phrase était illisible. J’ai essayé de la deviner. En vain.
Il m’a fait signe qu’il avait besoin de prendre un break avant de recommencer. J’abdiquai.
Avec cette impassibilité toujours déconcertante, l’infirmière est entrée pour sa routine habituelle et, brisant trop facilement la bulle que j’avais essayé de construire, elle me signifia que les visites touchaient à leur fin. Ignorant sa recommandation, on a continué à regarder les Gags et quelques minutes plus tard, mon père s’est endormi, me laissant là avec mon tableau illisible entre les mains. Voilà.

Je n’oublierai jamais ce feeling en refermant la porte de sa chambre derrière moi. Triste et abattu, je savais que cet ultime moment n’avait jamais été à la hauteur de ce que j’espérais.
Je repartais à Montréal le lendemain et 4 jours plus tard, mon père nous quittait. C’était il y a 10 ans.

Aujourd’hui, mon fils a 2 ans et demi. Même s’il traverse parfois quelques périodes difficiles où le non est roi, la communication est très simple et la complicité est là. Évidemment, pour l’instant c’est facile.
Je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve ni comment les années façonneront son caractère ni quelle emprise l’adolescence aura sur lui, mais une chose est sûre: jamais je ne laisserai les non-dits et les silences gâcher notre relation.
Je suis bien trop conscient de l’importance des paroles qu’un père peut dire à son fils.

Alors aujourd’hui, il n’y a pas une journée où je ne dis pas à mon fils que je l’aime, car depuis le départ de mon père, j’ai appris une chose essentielle… C’est que ces mots qui ne viennent pas, finalement, ils reviennent sans cesse.

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