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Le Nouvel An en Ukraine

Kateryna, 20 ans, habite, travaille et étudie à Montréal depuis qu’elle a fui l’Ukraine en pleine guerre, en mai 2022, alors qu’elle avait 18 ans. Elle signe ici son premier article sur Mitsou Magazine.

D’aussi loin que je me souvienne de mon enfance en Ukraine, les vacances d’hiver ont toujours été mes préférées. Elles ont quelque chose de spécial, marquées par toutes ces célébrations que nous avons dans notre culture. Ces jours sont associés à la famille, aux amis, à la chaleur et à la bonne cuisine.

Le premier jour qui ouvre la saison est la Saint-Nicolas. Célébrée le 19 décembre quand j’étais enfant (aujourd’hui elle l’est le 6), elle constitue un voyage féerique dans l’esprit de générosité et de gentillesse qui définit l’âme ukrainienne. La veille de la Saint-Nicolas est une période où tous les enfants du pays trépignent d’impatience. Car s’ils ont été sages tout au long de l’année, ils trouveront peut-être un petit cadeau sous leur oreiller. Mon Saint-Nicolas à moi me donnait quelque chose de sucré. L’année dernière, c’était la première fois que je passais les fêtes sans ma famille – la guerre nous a séparés et je réside maintenant seule à Montréal tandis qu’eux sont en Ukraine. Ma mère m’a donc appelée et m’a demandé d’acheter un chocolat et de le placer sous mon oreiller, comme s’il s’agissait du premier miracle de l’hiver. Je me suis bien sûr prêtée au jeu, ce qui n’a pas empêché les larmes de couler sur mes joues le lendemain matin.

Mon dernier arbre de Noël, alors que tout était encore paisible. Deux mois après, le 24 février 2021, la guerre éclatait en Ukraine.

À l’origine, les Ukrainiens fêtaient le Noël orthodoxe le 7 janvier, mais ce n’est que l’année dernière, en 2023, que notre gouvernement a décidé de le célébrer comme le reste du monde. Quarante jours avant, les gens les plus croyants d’entre nous commencent à faire le jeûne de Noël – l’un des plus longs de l’année, il est nécessaire pour purifier l’âme et le corps avant les festivités. Pendant le jeûne, tous les légumes et fruits, les céréales, les champignons sont autorisés, et la plupart des jours, il est permis de manger du poisson. Il est interdit de manger de la viande, des œufs, du fromage ou des produits laitiers.

Au cœur de l’hiver, l’esprit de Noël occupe le devant de la scène, tissant une tapisserie de joie, de chaleur et de traditions chères. Le Noël ukrainien, profondément enraciné dans des coutumes séculaires, est une célébration qui transcende le temps, reliant les générations à travers un riche héritage culturel. Les festivités débutent la veille de Noël, connue sous le nom de Sviatyi Vechir, ou soirée sainte. L’air est chargé de fébrilité alors que les familles se rassemblent autour de la table de fête ornée d’un tissu brodé symbolique, le rushnyk. Une seule bougie non allumée se dresse, représentant l’étoile de Bethléem et l’arrivée du Christ.

Une symphonie d’amour

Je me souviens de spectacles à l’école maternelle et primaire, où nous jouions des pièces pour nos parents, avec des chants et des danses. Tous les enfants étaient costumés: j’ai été un petit renard, un flocon de neige, une reine de La Belle au bois dormant. Ma mère s’assurait toujours que j’avais le plus beau costume. Mais je voulais vraiment être Snihuronka, la petite-fille de Ded Moroz (qui signifie Grand-père Gel, ou bonhomme Janvier), notre version du père Noël. Après cette fête, nous recevions un cadeau: beaucoup de sucreries et un jouet.

Ma première pièce de théâtre, moi en petit renard orange, avec la blouse blanche.

Les chants de Noël traditionnels, ou kolyadka et shchedrivky, font partie intégrante de la célébration. Les voix s’unissent dans des mélodies harmonieuses qui résonnent dans l’air glacial, transmettant des messages de paix et de bonne volonté à tous.

Moi à trois ans, avec mon toutou favori, Tima le chat, qui m’a suivie jusqu’à Montréal

À propos, saviez-vous que la célèbre chanson de Noël Carol of the Bells a été écrite par un Ukrainien? La mélodie, connue sous le nom de Chtchedryk, a été composée par Mykola Leontovych en 1916. Le mot chtchedryk se traduit par «abondant» ou «généreux», en référence à la chanson traditionnelle ukrainienne de vœux pour le Nouvel An. En 1936, Peter J. Wilhousky, compositeur et chef de chœur américain d’origine ukrainienne, a adapté la mélodie et écrit de nouvelles paroles en anglais, créant ainsi ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de Carol of the Bells. Mykola Leontovych a été tué durant l’ère soviétique. Il a été arrêté par la police secrète en 1921 et exécuté. Sa mort prématurée à l’âge de 38 ans a marqué la perte d’un compositeur talentueux dont l’héritage se perpétue à travers ses contributions durables à la musique ukrainienne.

Les traditions ukrainiennes de Noël ne sont pas de simples rituels – elles constituent un voyage émotionnel qui traverse le temps et l’espace avec beaucoup d’amour, d’espoir et de richesse culturelle.

C’est l’une des nuits les plus chargées de l’année, et de nombreuses femmes tentent de voir leur avenir. En Ukraine, la tradition de la divination pendant la nuit de Noël est plus ancienne que Noël lui-même. Aujourd’hui encore, certaines jeunes filles s’adonnent à la cartomancie pour savoir si elles vont se marier et connaître le nom de leur futur époux. Je l’ai fait aussi, juste pour le plaisir, car je ne crois pas vraiment à l’art divinatoire. Et aucune de mes prédictions ne s’est réalisée. Mais c’était une expérience agréable.

Je sais que pour de nombreux Ukrainiens, notamment occidentaux, Noël est très important. La façon dont ils le célèbrent est merveilleuse. Mais ce n’est pas mon cas. Je viens de l’Est, nous avons été plus influencés par la colonisation de l’URSS. Et les gens qui m’entourent ne sont pas très religieux. Nous fêtions donc Noël un peu officieusement, en allant chez nos amis (généralement chez mon parrain) et en nous amusant.

Pourquoi il ne faut pas pleurer au jour de l’An

Vient ensuite le jour le plus important, le Nouvel An. L’URSS, dont l’Ukraine a fait partie pendant des décennies, a tenté de se débarrasser de la religion et de toutes les fêtes religieuses. Heureusement, elle n’y est pas parvenue.

Chaque matin, le 31 décembre, ma famille commence à cuisiner. Ma mère et ma grand-mère s’en chargent, j’essaie de les aider, mon chat se met dans nos pattes et mon père nettoie la maison et prépare le salon pour nos invités. Nous avons toujours de la viande et des pommes de terre au four sur la table. Les salades sont également très importantes, mais chaque famille a sa propre façon de les préparer: salade Olivier (à base de patates), salade aux bâtonnets de crabe (ma préférée), harengs marinés «sous la fourrure», c’est-à-dire sous une couche de betteraves. Les adultes adorent le kholodets (aspic de viande), mais je l’ai toujours trouvé dégoûtant. Le pain avec du caviar rouge est également présent sur toutes les tables familiales. En ce qui concerne les boissons, il est important d’avoir du champagne ou du vin blanc – de préférence plusieurs bouteilles –, car il faut en boire un verre pour dire au revoir à l’année écoulée, et un autre pour accueillir la nouvelle année.

On doit prendre une douche, se laver les cheveux et se mettre sur son trente et un. Il y a une bonne raison, c’est qu’on dit qu’on passera l’année qui vient tel qu’on l’a accueillie. Donc, si on pleure à minuit, on pleurera toute l’année. Ne faites pas cela!

Dans ma robe de bal turquoise, lors d’une levée de fonds à notre université, en 2021

Quand il est presque minuit, nous allumons la télévision et écoutons le discours du président. Et pendant les 15 dernières secondes de l’année, nous devons ouvrir et boire du champagne. Il faut aussi faire un vœu. Certains l’écrivent sur un morceau de papier, le font brûler, mettent les cendres dans leur verre et les boivent pour s’assurer que leur vœu se réalise.

Et parce qu’on aime vraiment célébrer,  l’Ukraine perpétue une tradition unique: l’Ancien Nouvel an. Lorsque l’horloge sonne minuit le 13 janvier, les Ukrainiens ont une seconde chance de dire adieu à l’ancienne et d’accueillir la nouvelle.

Croire aux miracles

Maintenant, en 2023, le conflit fait toujours rage, mais les gens sont habitués à ce climat de guerre. Ils se soucient moins du danger. Ils continuent à décorer leurs maisons, à se réunir (mais sans oublier le couvre-feu: dans ma ville natale de Kharkiv, il est à 23 heures) et à célébrer. Plusieurs n’ont toutefois pas l’occasion de le faire parce qu’ils se cachent dans les sous-sols ou se battent pour le pays. Mais j’espère que tout le monde aura un peu de chaleur dans le cœur.

Alors que les vacances d’hiver enveloppent l’Ukraine de leur magie, l’esprit de joie et de tradition continue de fleurir dans le cœur de ses habitants. Aujourd’hui, alors que les Ukrainiens vivent sous le signe du danger et de l’instabilité, ces célébrations servent de balises, les guidant vers la chaleur de la tradition, l’étreinte de la famille et l’espoir. Les fêtes dans mon pays témoignent de la résilience et de la richesse culturelle qui transcendent le temps, créant un héritage d’amour et d’enchantement festif pour les générations à venir.

Quand j’étais jeune, je me souviens que mes parents me demandaient de les aider à la cuisine chaque fois que Ded Moroz, notre père Noël, m’apportait des cadeaux. Et j’y ai cru pendant longtemps. Parfois, j’aimerais pouvoir y croire encore parce que je voudrais qu’il y ait un miracle dans ma vie. Ça fait longtemps qu’il n’y en a pas eu. Peut-être que j’en aurai un cette année parce que ma mère vient me voir à Montréal. Je n’aurai pas la chance de voir mon père, car les hommes de 18 à 60 ans doivent rester en Ukraine au cas où l’armée aurait besoin d’eux.

L’année dernière, j’étais complètement seule dans mon petit appartement de Montréal et je pensais à ma famille en Ukraine. Il faisait froid et les nuits étaient sombres pour eux parce que la Russie essayait de détruire toutes les centrales électriques qui fournissaient de l’électricité et de la chaleur. De plus, il y avait des explosions après minuit. Avant la guerre, on aurait pu penser que ces bruits étaient des feux d’artifice, mais cette fois, tous ont eu peur pour leur vie. Et même si je suis en sécurité au Canada maintenant, je suis toujours effrayée par le son des feux d’artifice.

Le centre d’achat de Kharkiv, où j’allais rencontrer le père Noël…

Les jours paisibles où je pouvais passer des vacances avec ma famille et mes amis me manquent. J’ai donc la foi en notre victoire – prochaine, je l’espère – pour retrouver ce miracle et cette joie d’être entouré de ceux que l’on aime. Cette année, j’accueillerai 2024 avec ma maman, que j’aurai à moi toute seule pendant une semaine. J’ai hâte de lui faire connaître ma vie ici et de lui présenter les amis que je me suis faits au Québec depuis que j’ai dû quitter mon beau pays.

Ma mère et moi

Comme on dit chez nous, З Новим роком (bonne année)!

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