Vivre

Des vacances sans toi

Chaque année, c’est la même chose. Je quitte pour une semaine avec les filles en vacances pendant que tu restes à Montréal pour t’occuper du bureau. C’est la haute saison pour les productions de télé et de cinéma et il est impensable que tu quittes à cette époque de l’année. Souvent, je le fais un peu à reculons. Des vacances sans son mari, est-ce vraiment des vacances?

J’aurais aimé que tu voies Kamouraska, Trois-Pistoles, le Bic. Chaque année, je t’imagine sur ta moto, venant nous rejoindre pour admirer le paysage… et pour voir les filles qui ne se chicanent plus sur le bord du fleuve. C’est bizarre, c’est comme si la marée efface toutes querelles futiles, mais troublantes qu’elles nourrissent en ville.

Dans le petit chalet sur le bord de la grève de Fatima, je réalise qu’il fait beaucoup trop chaud pour toi ici et que la fournaise que tu es ne supporterait pas la petite chambre avec fenêtres qui ne s’ouvrent pas. Que tu ne triperais pas non plus de partager la minuscule salle de bain avec les 7-8 membres de ma famille qui s’y succèdent. Peu à peu, je redeviens moi-même. Je ne suis plus Mitsou Gélinas, mais Mitsou Rioux, le nom de famille de ma maman, originaire d’ici. J’entre en symbiose avec les oncles et les tantes (ma mère est l’ainée de 12) et je réalise que même si mes cousines et moi, on vit à des centaines de kilomètres les une des autres, on est étrangement pareilles. On aime rire, on a nos tocs de ménage, on mélange les noms des enfants, on oublie toujours des mots et surtout, quand on a faim, on a faim et il ne faut pas nous parler.

La vie est simple ici. Les kids font des formes en glaise qu’ils vendent aux voisins. Ils ont fait 30$ (ils sont gentils les voisins)! Ils partent le matin en troupeau et on ne les revoit plus de la journée. L’hygiène familiale a changé. Je les force quand même à prendre une douche max aux 48 heures et moi, je ne me maquille plus (sauf pour aller voir grand-maman, car elle est fier-pet). Peu à peu, l’adrénaline descend. Je ne suis plus sur le gun.

Je réalise que ma vie à Montréal est tellement chargée. Ici, il y a juste le lunch à organiser, mais au pire, on se fera des sandwichs aux tomates et on en parlera plus. Je commence à me demander si c’est à cause de toi (ou grâce à toi!) que ma vie en ville est si folle. Te souviens-tu la première fois que l’on a dormi ensemble? On était encore des amis, on s’est juste embrassés (c’était difficile), mais on n’a pas dormi de la nuit. Le lit était chargé d’électricité. Des fois, j’ai l’impression que la zone électrique n’a pas baissé depuis. C’est comme si toi et moi, c’était le positif et le négatif qui font que la machine marche fort depuis 21 ans. Tu as été comme mon 220 qui m’a permis de sauter d’un état de lassitude vers un futur meilleur, certes, mais quelque peu essoufflant. Avec toi, j’ai le couteau dans les dents. Avec la discipline de vie que tu t’imposes, de quoi j’aurais l’air si j’en faisais moins? La barre est haute avec toi mon amour. Elle nous a permis de devenir ce dont nous avons rêvé, mais en vacances de toi, elle m’apparaît si claire. En revanche, c’est sûr que je suis pas mal gossante moi aussi. C’est vrai que quand tu veux te reposer un peu le week-end, je te défie du regard que le ménage soit fait avant de t’écraser. C’est aussi vrai que tu dois capoter le dimanche, car quand tout s’apaise, c’est là que je trouve mon jus créatif et que tu me vois pianoter sur mon ordi à 6h le matin parce qu’il n’y a personne pour déranger l’artiste que je suis restée.

En couple, nous sommes la somme de deux humains qui se rejoignent. On vit une passion commune, de grands plaisirs, une connivence. On vit aussi avec les peurs, les traumatismes de l’autre. Tu as écouté les miens, j’ai accueilli les tiens. Sans toi, ma vie serait probablement différente. Je l’imagine des fois. Je n’aurais probablement jamais osé me lancer en affaires comme on l’a fait ensemble. Peut-être que toi non plus, tu n’aurais pas eu autant de courage si tu avais avancé seul. Dans le fond, personne n’a eu un si grand impact sur ma personne que toi depuis ma famille. Et tu es celui avec qui j’ai voulu en créer une à mon tour. Une famille que je conduis chaque année vers le bas du fleuve, pour refaire connaissance avec la Rioux que je suis.

Je reviendrai à nous dans quelques jours, mon amour, mais pour le moment, j’ai arrêté mon timer et je suis écrasée sur le bord du chemin des Basques à manger des petites fraises des champs comme quand j’avais 5 ans et que j’étais l’essence pure de mon être. L’essence que tu as aimée quand tu m’as rencontré et que je dois retrouver pour mieux continuer avec toi plus tard, sur l’autoroute de nous deux.

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