Vivre

En communion avec l’Univers

Crédit photo: Roger Ménard Crédit photo: Roger Ménard

En fin d’après-midi, lorsque le soleil descend sur l’horizon et que le ciel commence à s’enorgueillir d’un bleu roi profond, annonçant une nuit scintillée d’étoiles, la fébrilité me gagne et mon rythme cardiaque s’accélère. On me parle et mes oreilles entendent, mais ma tête est ailleurs. J’imagine déjà les conquêtes célestes que je ferai avec mon télescope et mes jumelles lorsque les dernières lueurs du crépuscule auront cédé la place aux milliers de soleils lointains et à la Voie lactée qui viendront saupoudrer la voûte céleste.

J’essaie de me calmer en consultant mon logiciel de planétarium qui m’aidera à sélectionner les magnifiques nébuleuses et galaxies que j’admirerai dans quelques heures. Mais le soleil n’en finit plus de descendre sous l’horizon et me fait languir. Ce n’est pas pour rien que nous nous sommes installés à Sainte-Sophie, dans les Basses-Laurentides. Le ciel est passablement plus noir qu’à Montréal et à Laval. Et la cour est assez grande pour que j’aie un horizon dégagé. Mais ça ne fait pas descendre le soleil plus vite…

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Crédit photo: Roger Ménard

Enfin, la noirceur s’est maintenant complètement installée. Fini l’attente interminable. Le vent est tombé, et on entend presque les étoiles scintiller même si quelques chiens aboient au loin. Je commence par laisser errer mon regard. Je dessine mentalement les constellations en identifiant les étoiles les plus brillantes qui sont, avec le temps, devenues des amies familières. Elles étaient là hier, elles y seront demain. On peut compter sur elles, leur durée de vie se compte en centaines de millions d’années. Vega, toujours la première à apparaître, Deneb et Altaïr, le triangle d’été qui nous sert de point de départ. Nous, pauvres humains sommes bien éphémères dans l’infini de l’univers. Elles s’allument toute les unes après les autres, comme dans un ballet tout orchestré.

Il ne fait plus vraiment noir. Après une trentaine de minutes, mes yeux sont maintenant adaptés à la noirceur et je peux distinguer mes instruments qui attendent patiemment d’être mis à contribution. Au besoin, j’utiliserai ma lampe de poche à lumière rouge qui n’affecte pas l’adaptation de mes yeux à l’obscurité. Mais, pour l’instant, je scrute le ciel et j’évalue sa qualité, sa transparence et sa turbulence. J’aperçois à l’œil nu la grande galaxie d’Andromède, l’objet le plus lointain qu’on puisse distinguer à l’œil nu, située à 2,5 millions d’années-lumière. Elle est pourtant dans notre cour arrière. J’arriverai tout à l’heure à en repérer qui sont à plusieurs centaines de millions d’années-lumière. Je regarde vers le nord et je peux distinguer toutes les étoiles de la Petite Ourse, à l’extrémité de laquelle se trouve l’étoile Polaire. C’est bon signe. Le ciel est d’une excellente transparence.

Je démarre le système électronique qui me servira à pointer mon télescope. Tout va bien et le moteur d’entrainement qui suit le mouvement des étoiles, ou plutôt qui contrecarre la rotation de la Terre, me réconforte de son feulement rassurant et familier. Le seul son qui trouble occasionnellement le silence de la nuit. Je suis maintenant dans ma bulle. Je me pointe sur Albiréo, une belle étoile double dont le soleil principal est doré et son satellite d’un beau bleu poudre. Quel beau contraste! Mon cerveau se permet une petite escapade. Je m’imagine sur une planète faisant partie de ce système solaire avec un soleil doré d’un côté et un soleil bleu de l’autre. Comme ce doit être bizarre! Et pourtant, ce système d’étoiles multiples n’est pas unique. Il y en a des millions d’autres, des systèmes d’étoiles triples et quadruples même. Et dire que la plupart des étoiles sont au centre d’un système solaire comme le nôtre, avec une ou plusieurs planètes qui orbitent autour. Impossible qu’il n’y ait aucune forme de vie quelque part dans ce fourmillement d’astres.

Crédit photo: Roger Ménard

Je dirige mon télescope sur Messier 57, l’Anneau de la Lyre. Un petit anneau de fumée grisâtre à l’œil, mais rouge et bleu lorsqu’on le photographie. Il s’agit d’une étoile qui a brûlé tout son hydrogène et a éjecté ses gaz extérieurs en émettant des pulsations énergétiques qui ont formé cet anneau il y a environ 7 000 ans. Fascinant de voir flotter ce petit anneau. On se croirait dans un film, mais c’est réel. Il est là devant mes yeux.

Toutes les étoiles que l’on peut voir, que ce soit à l’œil nu ou à l’aide d’instruments font partie de notre propre galaxie, la Voie lactée. Il existe des milliards d’autres galaxies dans l’univers, chacune contenant des milliards d’étoiles. De quoi nous donner le vertige. Tout en observant le ciel au télescope, je me surprends parfois à penser qu’il y a peut-être quelqu’un, ou quelque chose, qui est aussi en train de pointer un instrument quelconque en notre direction et qui se demande si quelqu’un vit ici. Peut-être. À l’échelle cosmique, les humains viennent tout juste d’apparaître sur Terre. Et les photons (la lumière) prennent des millions d’années à voyager à travers le vide intersidéral d’une galaxie à l’autre. Serons-nous encore là dans un million d’années? Il est souvent permis d’en douter. Mais pour l’instant, je suis bien installé dans mes vêtements chauds, dans le silence de la nuit, en train de communier avec l’Univers. Et c’est tout ce qui compte pour moi.

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