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Est-ce que ça repousse des ailes?

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Mon ange. C’est ainsi qu’il m’appelait. Sa voix, son souffle, son corps, son odeur hantent mon univers alors que ce mot résonne dans ma tête. Mon ange… Ce que ça me manque d’entendre le son de sa voix me murmurer: «je t’aime, mon ange».

Il a disparu et moi aussi. Recroquevillée sur une pierre aux abords du lac de la maison familiale, je souffre, seule au monde. L’eau calme et paisible reflète mon image embrouillée par mes larmes. J’avais des ailes. Elles sont brisées. Celle de gauche pendouille vers l’avant et celle de droite est crochue maintenant. Les plumes sont fades et l’espoir également. Il ne reviendra plus.

L’émotion ruissèle sur mes joues alors que je me balance dans un va-et-vient continu, essayant de bercer ma peine. Il m’a quittée. Il est ailleurs. Il se berce dans les bras d’une autre et j’ai mal. La détresse qui m’habite me ronge. La douleur me fend l’intérieur. Mes sanglots engloutissent le son de l’eau. J’aimerais voler encore comme hier vers nos idées fougueuses sans frontières. J’aimerais dépasser les nuages et transpercer le ciel à ses côtés. J’aimerais que dans le creux de mon ventre grandisse un enfant avec ses yeux, des billes bleu clair. J’aimerais le retenir, le secouer pour lui faire entendre raison. Et ce chalet que nous allions nous bâtir pour y loger notre avenir? Et le jour gris sous un parapluie lorsque nous nous sommes promis? Nous étions nous… Nos mots d’amour, notre passé, nos fous rires, nos rêves. Il est parti, il ne m’aimait plus. Dans les montagnes, un cri retentit en écho. C’est le mien. La douleur m’afflige encore une fois. Je croyais avoir donné en amour, que c’était enfin mon tour. Je croyais qu’il était l’élu suite à des années sans véritablement aimer. J’avais sauté à pieds joints, car cette fois-ci, c’était sain. Pourtant il m’a quittée, à l’aube de mes trente ans… alors que j’avançais vers l’avant.

Maman s’aventure jusqu’à mon nid.

Dis maman, est-ce que ça repousse des ailes? Dis oui, maman. Dis-moi que mes ailes transperceront le ciel une fois de plus.

De sa sagesse, ses mots caressent mon visage. Elle sait que mes ailes repousseront. «Le temps me le prouvera», mais je n’y crois pas.

J’ai marché dans ma peine jour après jour traînant mon baluchon trop lourd. Pesant de mes souvenirs douloureux, de ces moments qui ne m’appartiennent plus et qui ne feront plus office de mon futur. J’ai hurlé à la lune l’incompréhension face à ce subit abandon. J’ai craché sur ma vérité en me maudissant d’en avoir fait trop ou pas assez. Je l’ai détesté de m’avoir laissée. J’ai tenté de le courtiser à nouveau de mes judicieuses astuces évoquant maintes raisons pour cogner à la porte de sa maison. Mendiante de notre bonheur jadis si grand. Puis… j’ai abandonné, vaincue devant ses réponses inertes.

Seule, si seule, je me suis fait face. Mes ailes déchues fixées sur mes épaules, j’ai tenté de voler à nouveau. Rien. Je suis restée au sol, anéantie.

J’aurais aimé me rencontrer à cette époque et faire défiler le film de ma vie sur un écran géant. Ouvrir mon regard sur ces images qui m’auraient redonné l’espoir qu’il y a un lendemain. J’aurais aimé me prendre sous mon aile et réconforter ma peine.

Parce qu’au tournant du coin, un ange m’attendait. Un ange bien réel avec des ailes encore plus blanches, déployées au grand jour. Un ange me faisant rire à nouveau, m’aimant davantage et plus intensément. J’aurais raconté à la petite moi, brisée, flétrie et effondrée, que celui que je croyais mon amour n’était pas le bon partenaire pour continuer ma route vers un soleil plus ardent. Sinon, il y serait toujours. Mais non, il n’y est plus et ne devait plus y être selon le grand livre de la vie.

Comment panser, guérir, faire reluire mes plumes à nouveau? Dis maman, dans ton gâteau aux mille étages, y a-t-il une part qui engloutira mon mal et apaisera la boule dans l’estomac qui me fait plier sous son poids?

Après le choc, la colère et la crise, c’est l’acceptation puis le renouveau. Mais tout d’abord, je dois me faire face encore une fois et étudier ce reflet que me renvoie l’eau du lac. Je dois reprendre mon pouvoir et choisir de m’aimer avant tout. Sans attendre l’approbation de personne. Sans quémander au ciel qu’un autre me redonne des ailes. Je me dois de décider que marcher seule n’est pas un fardeau. Je dois réapprendre à vivre en solo. Je dois prendre le temps de lisser mon plumage fragile et tenter un envol pour peut-être me fracasser à nouveau sur le sol. La chute sera moins douloureuse, mais je saurai que la prochaine tentative sera fructueuse. Je dois reconnaître mes torts et me pardonner d’avoir ma part de responsabilité: apprendre et rebondir.

Je dois apprivoiser mes sensations, mes désirs, mes goûts, mes aspirations et vivre pour mon identité. Me redéfinir sans fusion, indépendante de quiconque. Peut-être qu’à ce moment, je risquerai d’entendre à nouveau un homme m’appeler «mon ange». Dans sa bouche à lui, ce mot aura une tout autre résonnance.

Il sera mieux adapté à ma personnalité, car je me serai rencontrée différemment. Ce que je croyais être un échec du passé n’aura été qu’une expérience supplémentaire que je ne voudrais plus taire. La colère, le ressentiment, l’amertume, la rancune demeureront figés dans un temps révolu sans exister dans ce présent qui me tend les bras. Mon baluchon sera moins lourd sur mes épaules maintenant redressées, puisque je saurai qu’il est temps d’ouvrir mon cœur sans avoir peur de ma vulnérabilité.

Dis maman, est-ce que ça repousse des ailes? «Le temps te le dira» me répond-elle. «Si tu choisis de marcher en tandem ou de laisser mourir tes ailes…»

Il était bel et bien au tournant, m’attendant patiemment. Moi qui ne croyais pas les mots de maman, j’ai eu peur un instant. Mais c’est armée de mon baluchon que j’ai volé dans sa direction. Libre, j’ai remercié les dernières années et j’ai embrassé ma destinée. J’ai choisi d’aimer encore et de laisser mes ailes repousser…

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