Vivre

Gaston, y’a le téléphon qui son, mais y’aura plus jamais personne qui répond

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J’étais chez moi quand j’ai reçu l’appel. Celui qui fait que maintenant, lorsque le téléphone sonne à la maison, j’ai réellement une minipeur chaque fois de me faire annoncer quelque chose d’horrible. C’est très bref, mais assez long pour que mon cœur s’emballe. C’est malgré moi.

J’étais chez moi quand j’ai reçu cet appel de mon père et sa voix restera à jamais gravée dans ma mémoire. C’était un hurlement de peine et de peur. Un son que je n’avais jamais entendu, primitif.

J’étais chez moi, souriante et heureuse, quand mon père m’a téléphonée pour m’annoncer que mon oncle et parrain, Gaston, venait de s’enlever la vie. J’ai pris la voiture et c’est en état de choc que j’ai traversé le pont Jacques-Cartier. Un choc qui n’était encore qu’une toute petite secousse. Je savais tout — il était mort —, mais je ne savais rien. Le suicide est un gouffre sans fond. Bonne chance pour vous accrocher aux parois.

J’en ai perdu des bouts, mais je me souviens qu’on a dû, mon père et moi, se rendre au poste de police de Joliette. Un gentil inspecteur nous a expliqué les «faits». Il avait fait ça dans son lit, à l’aide d’un scalpel. Les plaies avaient dû se refermer, car il s’était levé pour aller aux toilettes, passer de l’eau sur les coupures, parce que ça avait coagulé. Il n’avait pas eu le temps de retourner dans son lit et s’était effondré sur le plancher de la cuisine, en culotte et en bas de laine, et ses dernières secousses, mêlées au sang qui giclait, ont fait de la pièce une véritable scène d’horreur. Il a laissé une lettre. Le corps est à la morgue. Voilà.

Ne m’en voulez pas de vous donner des détails. Et sachez que je vous en ai épargné beaucoup. Je me suis demandé si je pouvais trouver une façon imagée de décrire ce qu’on nous avait dit à ce moment-là. Mais pour comprendre comment le suicide est une véritable bombe atomique pour ceux qui le vivent, il faut justement comprendre. Comprendre le trou profond qui se creuse instantanément dans le cœur. Comprendre que la tête, elle, ne sait pas comment gérer tout l’affreux qui lui arrive, car chacun des détails est atroce. Comprendre que commence, dès l’annonce, une longue et pénible période de tristesse, de colère, d’incompréhension, de rage, de ressentiment, d’euphorie (il est mort, je suis vivante), de repliement sur soi, de remords, de regrets, de culpabilité, de honte et de rejet. Entre autres.

S’il y en a qui partent, il y a ceux qui restent. Mais alors qu’un être proche était assez malheureux pour s’enlever la vie, peut-on vraiment demander à ce que l’on s’attarde sur notre propre douleur? Certainement pas dans la famille où tout le monde est pris avec la même souffrance et la même détresse. L’entourage? Oui, mais c’est encore un sujet tabou. Pour celui qui parle et celui qui écoute. Celui qui aimerait tout dire pour se débarrasser de cette brûlure extrême qui lui dévore le corps. Celui qui écoute, mais ne sait pas quoi faire pour mettre un peu de baume sur la plaie. Celui qui parle et qui aura besoin d’en parler souvent et longtemps. Celui qui écoute, qui fera son possible mais qui ne sera plus capable d’en entendre parler un certain moment donné. Si la douleur est difficile à dire, elle est aussi difficile à entendre.

Il y a ceux qui partent et ceux qui restent. Comme mon cousin qui, suite à une conversation avec ma mère, est allé chez mon oncle «voir ce qui se passait» parce qu’on était sans nouvelle depuis dix jours. Gaston était un «vieux garçon», sans amoureuse, et n’était pas le genre à donner des nouvelles quotidiennement. Mais quand même. Après quelques appels sans réponse, on s’inquiète. Gaston était un homme bon, généreux, très drôle et un oncle aimant. Il n’avait aucune idée, en posant son geste de «libération», des dommages collatéraux qu’il occasionnerait. Car il aurait certainement fait les choses autrement s’il avait su que mon cousin buterait sur son corps dix jours après son geste fatidique. Je ne suis même pas capable d’imaginer la vraie horreur qu’il a dû voir. Sentir. Et ressentir.

Qualinet était passé, mais c’est quand même nous qui avons dû vider l’appartement. Quelques gouttes de sang sur les murs et au plafond ne nous laissaient pas le loisir de faire comme si de rien n’était. Ni le matelas aux poubelles. Ou le méchant exacto dans la chambre. Le propriétaire nous avait laissé 48 heures pour vider l’appartement. Si vite, déjà? Il n’était pas dans ses droits, mais nous n’avions plus de jugement. La survie avait pris le dessus sur la vie. Nous avons mis ses choses dans des boîtes. En famille.

Cette famille, d’ailleurs, n’a pas tenu le coup. Cette belle famille, même si imparfaite, qui avait passé au travers de tant d’épreuves ensemble, a reçu le coup de grâce. Si j’ai eu une enfance de rêve grâce à des parents présents et aimants, celle de ma mère, de ses sœurs et de son frère a plutôt été, disons difficile. Une maman partie trop tôt, un papa alcoolique et violent, ça laisse des traces. Gaston était en dépression depuis plusieurs mois et avait fait part à son médecin que ses nouveaux antidépresseurs ne fonctionnaient pas. Cette docteure lui avait demandé d’attendre quelques mois que ça fasse son effet. Gaston, lui, n’avait plus la force d’attendre. Car sa douleur était vieille, très vieille. Dans sa lettre d’adieux, dans les quelques mots qu’il a laissés, il y avait cette phrase: «Ça aurait dû être fait depuis l’âge de 5 ans». En lisant ça, avez-vous, vous aussi, juste envie de prendre ce petit bonhomme dans vos bras et de lui faire un gros câlin?

Une partie des sœurs, marquées chacune à leur manière par cette même enfance, a tenté de s’approprier ce qu’il restait de leur frère. Elles ont voulu invalider le testament pour décider de ses dernières volontés malgré les directives qu’il avait données. Par amour, sûrement. Un amour tellement mal exprimé, tellement mal canalisé, mais c’est aussi ça, le suicide. Perdre tous ses repères et avoir la sensation d’être toujours en train de manquer d’air. D’avoir mal. Et après coup, quand on lit sur le sujet, on s’aperçoit qu’aucune famille n’est à l’abri. Une bombe atomique qui détruit tout sur son passage. Et qui laisse un terrain contaminé sur lequel il sera difficile de semer pour un petit bout de temps.

Mais la vie continue. Avec la certitude maintenant d’avoir rencontré l’horreur. De savoir. Savoir ce que tant d’autres ont vécu avant nous, de maintenant comprendre la peine, l’innommable et les tabous liés au suicide.

Si on en a beaucoup parlé, il y a trois semaines, dans le cadre de la semaine de prévention du suicide, c’est au jour le jour qu’on peut faire une différence. Montrer aux autres qu’on les aime, qu’on tient à eux. Prendre des nouvelles, écouter, POUR VRAI, non pas juste pour se débarrasser et se sentir tranquille avec sa conscience. Prendre le temps de connaître nos enfants et leur donner le plus de temps possible, car l’enfance est un terreau fertile où l’on peut semer les plus beaux rêves, de grands espoirs et un début d’estime de soi qui sera utile toute la vie.

L’espoir. Ceux qui ont réussi n’en auront plus jamais. En leur nom, pour que ces vies «gaspillées» ne l’aient pas été pour rien, c’est à ceux qui restent de prendre la relève. En parler, même si c’est extrêmement difficile, c’est déjà faire quelque chose. J’espère.
Parce que nous n’avons pas tous accès à l’écoute de proches, à des sous pour consulter des professionnels pouvant apporter de l’aide, Suicide action Montréal est un service essentiel. C’est à 30 000 personnes qu’ils répondent chaque année depuis 32 ans. Une campagne de financement est en cours — avec Lise Dion comme porte-parole — pour amasser des sous et garder la même qualité des services qui sont GRATUITS. L’objectif: 200 000$ d’ici le 31 mars. Qui n’a pas 20$ contre une promesse de vie?

http://www.promessesdevie.com/

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