Vivre

La douleur d’exister

C’est toujours avec un certain malaise que nous osons parfois avouer que nous avons déjà pensé mourir aussi. Car l’avouer, c’est s’exposer au jugement. C’est risquer d’être perçu comme un faible ou un lâche. Mais celui qui n’a pas été entraîné au fond du gouffre ne pourra jamais comprendre ce qu’il en est. Et le gouffre n’a pas la même profondeur pour tous. Pour les uns, il peut consister en une vie entière d’épreuves alors que pour d’autres, il peut s’agir d’une seule qui semble insurmontable et empêche l’œil de voir la moindre parcelle de lumière.

Vous l’avez compris; l’idée m’a déjà traversé l’esprit il y a de nombreuses années. En fait, elle s’est imposée à moi le jour où j’ai réalisé que j’étais devenue un véritable zombie.

La colère et le désespoir, que les antidépresseurs avaient réussi à étouffer pendant un certain temps, s’étaient transformés en quelque chose qui n’existe pas dans la palette des émotions humaines:  un grand vide. En fait, je vivais une absence totale d’émotions. C’était comme si le film de ma vie se déroulait en noir et blanc. Les vertes prairies prenaient des allures de cimetières.

Je me rappelle que je pouvais parcourir de longues distances en automobile sans même me rappeler m’être arrêtée aux feux de circulation. J’étais totalement absente de mon corps; mon âme étant déjà en route vers je ne sais où.

C’est une sensation tout à fait effrayante que de ne plus rien ressentir. Ni amour, ni haine, ni peine, ni pitié, ni empathie… On aurait pu torturer un animal devant mes yeux que je n’aurais même pas cligné des yeux. J’étais devenue un véritable automate.

La grande noirceur

Le soir où j’ai voulu mourir, à quelques kilomètres de chez moi, la sœur d’un ami très proche s’est pendue.

Si moi, j’avais manqué de courage (oui, de courage), elle y était arrivée. Elle était allée jusqu’au bout de sa détresse. C’était un jour de février. Un 14 peut-être bien. Un soir de grande noirceur pour toutes les deux.

Je me rappelle de la façon dont je la regardais dans son cercueil… Encore une fois, sans aucune émotion. J’essayais de me rappeler toutes les fois où nous avions fait des activités ensemble, que ce soit un souper avec sa famille ou ce super party qu’elle avait organisé dans sa cour plusieurs années auparavant.

Ma tête comprenait ce qui était en train de se passer, mais c’était comme si on m’avait arraché le cœur. Je restais complètement neutre devant l’atrocité de la situation.

Faire taire la voix

En parlant plus longuement avec cet ami qui venait de perdre sa sœur, je compris que je ne pouvais plus me permettre d’écouter cette voix qui m’incitait à me couper de tout et de tous.

J’aurais même dû la faire taire bien avant. Il y a longtemps. Des années plus tôt. Dès qu’elle a commencé à vouloir me faire croire que tout ce à quoi j’aspirais être et vivre n’arriverait jamais.

Mais je l’avais laissée se glisser dans ma tête et son poison s’était alors propagé. Un peu comme une drogue qui paralyse les muscles, mais, cette fois-ci, c’était le centre de mes émotions qui était touché. En fait, toute la tour de contrôle.

Lorsque j’ai choisi de remonter à la surface, j’ai réalisé que ma descente aux enfers m’avait tout de même servi à quelque chose. J’avais changé. Pas physiquement, mais je n’étais plus la même.

En fait, pour pouvoir remonter, j’avais dû m’alléger de certains poids. La plupart que je traînais depuis mon enfance. Je parle ici de mes blessures, des masques que je devais constamment porter pour arriver à fonctionner, des limitations que la vie ou moi-même m’imposions.

Tout ce qui m’avait tenue captive était resté au fond du gouffre. Je n’avais donc pas souffert à ce point pour rien? Il y avait réellement une lumière au bout du tunnel? Alléluia!

Si j’avais écouté la voix qui me prenait toute la tête et qui me disait que ça ne vaut plus la peine d’essayer, d’espérer, de se battre, je ne serais pas ici aujourd’hui pour vous parler de tout ce qui fait désormais mon bonheur.

Je pense à mon fils que j’adore plus que tout. Je pense à mon premier livre et aux nombreux autres qui suivront. Je pense aux personnes fantastiques que je côtoie régulièrement. Je pense aux multiples possibilités qui s’offrent à moi à chaque instant.

Croyez-moi sur parole: tout finit toujours par s’arranger. Rien n’est permanent. La douleur d’exister, y compris.

Extrait tiré du Carnet de route pour manifester l’inattendu. Visitez jackiebhamilton.com.

Vous aimerez également