Vivre

La petite Sylvie

Dernièrement, en faisant du ménage, je suis tombée sur ma boîte de souvenirs. Cette boîte précieuse que je traîne de déménagement en déménagement depuis plus de 25 ans sans jamais y jeter le moindre coup d’oeil. Dans cette boîte se trouvent des cartes de fêtes, des lettres (ben oui, des vraies lettres écrites à la main pis toute!), tous mes agendas du secondaire, du CÉGEP et de l’université et tous mes journaux intimes de 1984 à 1994. Dans ces carnets, j’ai griffonné 10 ans de ma vie de façon ponctuelle sur des pages et des pages de papier ligné. En souriant, j’ai ouvert la première page de mon premier carnet et je suis allée rendre visite à la petite Sylvie.


29 avril 1984: Chère Sindy (oui madame, j’ai non seulement donné un prénom à mon premier journal, MAIS EN PLUS je l’ai appelé Sindy avec un «S»), Aujourd’hui, j’ai passé une belle journée, mais ce que j’ai aimé le plus, c’est mon spectacle de ballet. C’était merveilleux. Je garderai toujours ce beau souvenir.

Voici les premiers mots que j’ai écrits dans un journal. J’avais 10 ans, presque 11. J’avais reçu ce genre de petit livre de la part de la mère de mon amie Annabelle. Il était beau, il était blanc avec des pois rouges. Pour agrémenter le tout, j’avais collé le coquelicot des anciens combattants dessus. J’trouvais sans doute que ça faisait wild. Quand tu lis les écrits d’une petite fille de 10 ans, tu ne peux que constater à quel point à cet âge, on vit dans l’instant présent. Tous les jours, j’informais mon journal de la météo: Aujourd’hui, il a plu, c’était plate! Aujourd’hui, il a fait soleil, je me suis baignée. Et ainsi de suite. Si vous avez envie d’une rétrospective météorologique de 1984-85, je suis votre femme! J’ai tout ça. Je tenais aussi le fil de qui était en chicane avec qui dans le quartier. J’avoue que ça, ça devait être pratique pour suivre un peu. Mais ce qui m’a frappée, c’est à quel point j’étais encore une petite fille avec un pied de souris dans l’adolescence. J’ai écrit le 8 mai 1984: Aujourd’hui, il n’est rien arrivé de spécial sauf que Karine a eu ses règles pis après on a joué à la Barbie. Nous étions définitivement en train de changer.

C’est à l’été 1984 que mon petit cœur de préadolescente de 11 ans a jeté son dévolu sur François M. C’était en juillet et à partir de ce moment, ma vie allait prendre un certain envol amoureux. Dorénavant, mon journal allait être mon confident du cœur et je lui raconterais tout ce qui me passe par le coeur. À ce moment-là, j’étais folle de François M, 13 ans. Et j’en ai été folle pendant une longue année. Assez pour taper sur les nerfs de la lectrice que je suis aujourd’hui. I love you François par ci, I’m crazy for you François par là. À l’époque, je ne me pouvais plus, malgré le fait que je ne lui avais parlé que 3 fois dans l’année (hé misère!). C’est en 1984 que je suis devenue la plus romantique finie des filles.

Heureusement, fin 1985, François M. a quitté la ville. Mon p’tit cœur fut brisé, mais je pouvais enfin passer à autre chose. Pis sans doute que j’ai pu me reposer un peu, car ça devait vachement me prendre de l’énergie tout ce dévouement.

1986 fut assez tranquille. C’est en 1987 que je suis devenue une véritable serial lover. Je l’avoue, j’ai pogné de quoi à la lecture du journal à coquelicot. Chaque page portait un nouveau prénom de gars et à chaque page, j’étais soit follement amoureuse OU je me demandais si je l’étais… Les noms Éric, Carl, Patrick, Denis, Yves et même d’un RÉJEAN noircissaient les pages écrites au crayon de plomb HB. J’me suis même aperçue que mon premier baiser n’avait pas été donné par celui que je pensais. Un jeune garçon m’avait surprise en m’embrassant, mais ça n’avait pas compté pour moi, car je n’étais pas amoureuse, alors je l’ai tout simplement deleter de ma mémoire et je me suis rappelée du bon. En fait, de celui dont je voulais me rappeler. Chose certaine, les écrits restent et survivent à la mémoire. J’en ai la preuve.

Les années se suivirent et se ressemblèrent toutes. Beaucoup de petits cœurs qui soupirent, beaucoup de peines d’amour. Beaucoup de POUQUOI ÇA N’ARRIVE QU’À MOI???? J’étais une adolescente romantique remplie d’hormones qui s’en faisait pour pas grand-chose.

C’est la Sylvie de 1992 qui m’a le plus touchée. J’étais en dernière année de CÉGEP. L’adolescente laissait place tranquillement à la jeune adulte. Je ne savais plus qui j’étais. Je me cherchais. En 1992, je ne parlais plus d’amour. Pour la première fois, je parlais de quelque chose de plus profond, de la recherche de mon amour de soi. Le 2 janvier 1992, j’ai écrit: Le temps file et tant de choses m’échappent. Au cours de la dernière année, j’ai changé, mais je ne peux encore bien me définir.

Le 6 avril de la même année j’ai enchaîné avec: C’est dur de vivre quand on ne se connaît pas. J’ai de la misère avec moi-même, je ne sais pas qui je suis. Je m’écoute parler, penser et je ne vois qu’une étrangère qui essaie de prendre ma place. Comment déceler si je suis vraiment naturelle avec quelqu’un quand je ne sais même pas ce que ça veut dire être naturelle? J’ai peur de me connaître et en même temps j’ai peur de ne jamais me rencontrer et de rester ainsi le reste de ma vie.

J’ai eu envie de faire un gros câlin à la Sylvie de 1992. Je l’ai trouvé belle dans sa transition vers sa vie d’adults. Dans ce passage pour devenir la femme que je suis.

Ce week-end, j’ai lu 10 ans de ma vie. Je l’avoue, ces bouquins ne seront jamais des best-sellers. J’ai beaucoup ri et j’ai aussi versé quelques larmes grâce à cette boîte à souvenirs. La jeune Sylvie vivait au rythme des battements de son cœur, de la température, de l’école, de ses cours de ballet, des week-ends chez ses grands-parents, des chicanes futiles et j’en passe. Je suis bien heureuse que cette Sylvie ait jugé bon de se confier à un journal. Ainsi, elle a laissé une trace du chemin qu’elle a parcouru et de la personne qu’elle a été au cours de ces 10 années afin que je ne l’oublie jamais.

Aux abords d’une nouvelle année, voilà une belle façon de se souvenir, mais aussi de grandir.

Et vous, avez-vous déjà tenu un journal? En avez-vous toujours un aujourd’hui?

Vous aimerez également