Vivre

Le jour où elle a prononcé maman cent fois en une seconde

Maman, regarde la fleur! Elle a plein de pétales, c’est beau Maman, hein? Maman, tu penses que les nuages seraient moelleux si on pouvait les toucher, dis Maman? Maman, je pense que ma doudou a attrapé un coup de soleil, tu peux la regarder Maman stp? Maman, je te parle, Maman! Maman, est-ce que… Maman, tu penses que… Maman, regarde-moi, je… MAMAN, MAMAN!

Ma chérie, tu peux s’il te plaît prendre une pause de Maman pendant quelques instants?

En voyage seule avec elle lors de la relâche, c’est ce que je lui ai dit, avec un ton un peu irrité, je l’avoue, alors qu’elle venait d’enfiler une centaine de «maman» en l’espace d’un temps trop court pour pouvoir permettre au cerveau d’absorber la demande. Nous venions d’arriver à l’hôtel de notre destination exotique et la preuve était la trace de nos gros bas d’hiver sur nos chevilles maintenant exposées aux doux rayons de soleil. Le but de ce voyage: profiter du temps ensemble, loin des irritants du quotidien (cuisiner, ramasser, etc.) et de ceux parfois occasionnés par la garde partagée.  Je voulais fuir le stress et les responsabilités pour le farniente total. Refaire le plein d’énergie en mettant le plaisir tout seul en liste, notre plaisir à nous deux, Petite et moi.

Ma chérie, tu peux s’il te plaît prendre une pause de Maman pendant quelques instants?

Je ne sais pas pourquoi, mais aussitôt la phrase dite, j’ai revu ma vie au ralenti. Sa naissance, blottie contre moi alors qu’elle n’avait qu’une seconde de vie et que, déjà, je l’aimais tellement. Ses premiers mots et ses premiers pas. Tout ce temps, depuis sa première bouffée d’air, où j’étais à côté d’elle pour l’aider à manger, à dormir, à s’habiller, à parler, à réfléchir, à imaginer, à écouter… Je me suis rappelé le premier «maman» qui datait d’hier dans mon cœur alors que la grande fille devant moi en aurait bientôt sept. Que les «maman» devenaient de plus en plus espacés, parce que les années faisaient d’elle une petite grande fille responsable, indépendante et autonome. Ça m’a donné un grand coup au cœur quand j’ai pensé que je fermerais les yeux un court instant pour les rouvrir sur l’adolescente ou l’adulte qu’elle serait dans une minute. Et que je n’entendrais plus ce même «maman» plein de candeur, d’innocence et de besoin d’être entendue, comprise et réconfortée.

Je me souviens d’avoir réalisé, quand Petite avait deux ans, que voir vieillir un enfant amenait certains deuils. Celui de ne plus jamais pouvoir l’emmailloter dans une couverture douce pour le bercer en lui chantant des comptines doucement à l’oreille. De l’odeur qu’il a quand on met le nez dans son cou. De l’époque où on choisit TOUS ses vêtements sans qu’il n’ait rien à redire. Du temps où il commence à marcher et à courir partout et que notre attention est à 100% sur tout ce qui pourrait le mettre en danger. D’une main, toute petite, qu’on tient pour traverser la rue. Et tout le reste. C’est là qu’on comprend nos parents quand ils nous disaient (et nous disent encore): «Profite de chaque moment, ça passe trop vite». Jamais je n’aurais imaginé que cette vitesse pouvait exister. Même si j’ai hâte de la découvrir à huit, dix, treize, dix-huit, vingt-quatre, trente-deux, quarante-six et cinquante-quatre ans, je m’ennuie déjà de ses six mois, deux, trois, quatre et cinq ans.

Alors avant de faire un autre de ces beaux deuils, je me suis dit que j’allais profiter de tous ces «maman» enfantins qui restaient. Même fatiguée et moins patiente. Même répétitifs et excessifs parfois. Parce qu’ils me donnent, secrètement, l’impression d’être la personne la plus importante sur la terre. Et parce qu’ils me manquent déjà.

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