Culturel

Le piège

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Les temps changent et nos moyens de communication évoluent à une vitesse fulgurante. Ainsi, avant que je ne sois complètement dépassée, mon entreprise m’a invitée à suivre une formation de perfectionnement de deux jours sur le marketing viral. Les réseaux sociaux sont des petites bêtes qui ont l’air inoffensives de prime abord, mais qui sont pourtant sauvages et difficilement contrôlables. L’objectif de cette formation est d’apprendre à les manier adroitement et surtout, à ne pas faire d’erreur.

J’étais super heureuse. J’allais passer deux jours dans un univers qui n’est pas le mien, entourée de personnes venant de tous les milieux et j’espérais vivement y faire une rencontre, car qui dit école, dit beaux hommes! Je pourrais vous parler des heures de mes années d’université où chaque matière portait le prénom d’un gars.

J’arrive donc à l’endroit qui sera ma nouvelle école pendant deux jours. On m’offre un latté, il y a des plateaux de fruits et de viennoiseries. Avoir su, je n’aurais pas pris le petit déjeuner. On était loin du café Chez Pol de ma faculté de sciences politiques…WOW! Je sens que je vais aimer ça retourner à l’école! Je scanne le groupe de mon œil de célibataire professionnel. La moyenne d’âge se situe entre 30 et 50 ans. La plupart des participants sont des hommes. YÉ!!! Mon regard se pose sur ce beau grand brun. On nous invite à prendre place dans notre classe et moi, je tasse tout le monde puisque mon objectif est de m’asseoir à côté de ce bellâtre. Il me sourit. Il se présente et me dit où il travaille. Il est parfait.

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Les deux jours qui suivent se vivent comme dans un rêve. Moi, grande romantique que je suis, je m’imagine déjà prendre le petit déjeuner avec lui tous les matins. Puis aller faire les courses au marché Jean-Talon le samedi en amoureux. Et aussi faire des plans de voyages en Espagne, en Italie ou en Inde. Pourquoi pas? J’ai toujours voulu aller faire un tour en Inde pis j’aime ça, moi, le poulet au beurre. Pendant que mon cœur soupire, mon beau brun accentue mes pulsations en me tirant la chaise lorsque je viens pour m’asseoir, en m’apportant de l’eau quand j’ai soif… Je vous jure, si ça continue, d’ici la fin de ce cours, je vais l’épouser. Ça va surprendre tout mon entourage, mais je m’en fous.

Mais il y a un « mais ». Le « mais », c’est que j’ai peu d’information sur lui. Ouain. Chaque pause, chaque lunch, chaque arrêt pipi se fait en groupe. Mon coéquipier reste toujours pas loin de moi, mais en groupe. On mange ensemble, mais en groupe. On boit notre café ensemble, mais en groupe! Le groupe commence vraiment à me tomber sur le système. Nous sommes tous des professionnels alors nous parlons de travail et non de notre vie!

À la fin de la formation, tout le monde se salue. Je sens que mon beau brun va me demander quelque chose, mais ça ne vient pas. J’aurais pu sauter sur l’occasion et l’inviter à aller prendre un verre, mais je vais être honnête avec vous, je n’y suis pas habituée. Les seules fois où je l’ai fait, on m’a reproché d’être trop entreprenante et trop directe. Semble-t-il que je refroidissais vos ardeurs de chasseurs, messieurs. J’vous aime bien, mais des fois, vos principes de l’âge de pierre… pffffffffffffff!
Je suis donc repartie chez moi. Bredouille.

Deux jours plus tard par contre…OH! OH! OH! Un courriel de sa part… Hé hé hé hé!

Un courriel super cute, teinté d’humour, m’invitant à aller prendre un verre.

Ok! Alors que les faire-part pour nos noces sont sur le point de partir à l’impression, j’ai soudain un doute… Je ne sais rien sur lui. Qu’est-ce qui me dit que c’est un bon gars? Qu’est-ce qui me dit qu’il est libre?
Je décide donc de faire ce que toute bonne femme qui veut savoir fait, c’est-à-dire, satisfaire ma curiosité en faisant des recherches sur le web. Car c’est bien vrai, nous ne sommes maintenant qu’à un clic d’avoir tous les renseignements personnels sur quelqu’un. Colombo Savard se met donc à la tâche. Je suis en mode « espionne », enweye tout y passe, Facebook, Google, Twitter et LinkedIn!

 

J’apprends donc que mon futur époux a deux garçons (pas de problème), qu’il a un chien (ok, ça passe), qu’il voyage beaucoup (c’est parfait!), qu’il adore les bons vins (nous sommes faits pour bien s’entendre!), qu’il a gagné plusieurs prix de reconnaissance à sa job (j’aime être fière de mon homme), et qu’il fait de la course (il prend soin de lui, super!). Tout va bien jusqu’à ce que je tombe sur une photo de famille… BAM! Le couperet est tombé : il est en couple.

Je suis vraiment déçue. Je réponds froidement au courriel. Il n’y aura pas de suite. Je ne veux pas être la maîtresse de personne et encore moins être celle qui sera la cause de sa séparation si son couple bat de l’aile. Ce n’est pas mon problème.

Plusieurs mois passent. Un soir, je vais prendre un verre avec un de mes amis (qui, selon mon enquête, est aussi un ami Facebook de mon beau brun). Je lui raconte l’histoire. Il me regarde comme si j’étais une extraterrestre.

– Savard, te rends-tu compte de ce que tu me dis?
– Ben quoi? Je voulais savoir à qui j’avais affaire avant d’aller prendre un verre avec lui.
– Savard, tu t’es inventée un scénario sur sa vie sans aller vérifier l’information? Ce gars-là était célibataire depuis des années. C’est un super bon gars. Tu ne t’es jamais dit que peut-être, la photo avec l’ex, c’était pour un événement spécial qui avait rapport avec les enfants? Parce qu’il s’entend super bien avec la mère de ses enfants! Je le connais assez bien pour savoir que c’est clair que ce gars-là n’était pas indifférent face à toi. Là, il a rencontré quelqu’un il y a quelques mois et il est super heureux. Mais ce que je comprends, c’est que cette personne-là aurait pu être toi, si tu n’avais pas eu le besoin incommensurable de te protéger de lui. Tu lui as inventé une vie qui t’arrangeait. Comme ça, il n’y avait aucune raison que tu vives un rejet ou un échec.

Je suis choquée. Mais il a raison. Je me suis autosabotée. Avant Internet, lorsqu’on rencontrait quelqu’un, on allait vérifier live. On se fiait à notre instinct et on découvrait l’autre sans idée préconçue. Moi, j’ai voulu me faire une idée avant, histoire de me mettre en confiance et question de contrôler mes ardeurs et surtout, ma peur. Là, je suis tombée dans le piège 2.0, celui qui m’a amenée à tirer des conclusions hâtives. J’ai été ma propre ennemie et mon ordinateur, mon arme, celle qui s’est retournée contre moi.

Je suis peut-être passée à côté de quelque chose de grandiose. Mais ça, je ne le saurai jamais.

J’ai remercié Colombo de ses précieux services. Je n’aurai plus besoin de lui. J’ai décidé d’accrocher ma loupe et de mettre fin à ma carrière douteuse d’espionne amateure. J’ai envie d’expérimenter autre chose.

Quand l’occasion se représentera, je vais essayer de faire confiance et me lancer dans le vide… En espérant, bien sûr, que la personne concernée m’attrapera. Hubert Aquin ne disait-il pas que «L’amour donne le vertige, mais son vertige, si intolérable qu’il soit, est un délice infini.».

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