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Roméo et Juliette et mes jeunes ados

L’été dernier, j’ai emmené ma grande fille de douze ans au TNM pour voir l’adaptation théâtrale que Serge Denoncourt avait faite du roman d’Alexandre Dumas, Les trois Mousquetaires. Cette histoire de cape et d’épée nous avait toutes les deux captivées et réjouies, et ce, tout au long des trois heures qu’avait duré le spectacle.

Cet été, quand j’ai vu que ce même Serge Denoncourt s’associait encore une fois avec le TNM et le Festival Juste pour rire pour monter un autre grand classique de la littérature, la pièce Roméo et Juliette de William Shakespeare, je me suis précipitée pour nous acheter des billets. En plus de ma grande fille et de moi-même, j’ai entrainé mon chum et mon fils sans même leur demander leur avis. Culture obligatoire pour tous! À 11 ans et 13 ans, Roméo et Juliette, it’s mandatory!

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Crédit photo: TNM Photographe Jean-François Gratton

Roméo et Juliette c’est, à mon avis, une pièce pour ados. Je l’ai lue à douze ans, le metteur en scène dit qu’il l’a lue à douze ans et les deux protagonistes de la pièce sont eux-mêmes des adolescents d’à peine quatorze ans. Et quatorze ans, c’est l’âge des passions infinies, irraisonnées et jusqu’au-boutistes. C’est l’âge des jamais et des toujours, de l’absolu, de la révolte, du refus des compromis et des conventions. Quand j’étais moi-même adolescente, Roméo et Juliette a aussi fait l’objet d’un film, fort populaire, avec le beau Leonardo DiCaprio et la toute jeune Claire Danes (surtout connue aujourd’hui pour son rôle dans Homeland). À chaque génération son adaptation de ce classique; la célèbre comédie musicale West Side Story, créée dans années 50 et jouée pendant des décennies, s’inspirait également du sort des amants de Vérone.

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Mes jeunes ados ont regardé la pièce attentivement (pendant plus de trois heures!), mais le destin tragique de Juliette et de son Roméo ne les pas bouleversés comme je l’aurais imaginé. Quelque part, le XVIe siècle était trop éloigné pour qu’ils puissent s’identifier aux amoureux transis et dévastés.

La pièce de William Shakespeare écrite en 1598 m’a donné l’occasion d’expliquer à mes enfants une partie de l’histoire du mariage en Occident. D’une part, l’Église catholique, depuis le XIIIe siècle, avait fait du mariage le septième sacrement et celui-ci reposait d’abord et avant tout sur le libre consentement des deux époux. D’autre part, les familles, surtout celles qui avaient un peu de biens ou d’influence, s’insurgeaient contre ce libre-choix; les jeunes filles faisaient partie des biens d’échange les plus prisés qui soient; les alliances qui découlaient des mariages arrangés pouvaient être fort bénéfiques pour le clan tout entier. Elles épousaient un homme choisi par la famille, puis il ne restait plus qu’à souhaiter qu’une certaine affection se développe, ultérieurement.

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Shakespeare, dans cette pièce a montré cette réalité ô combien frustrante. Roméo et Juliette, deux jeunes gens issus de familles ennemies, se rencontrent accidentellement. Ils s’éprennent rapidement, passionnément l’un de l’autre et contractent ce que l’on appelait à l’époque un mariage clandestin, c’est-à-dire sans l’accord de leurs parents, mais sanctionné par l’Église. Entre temps, le père de Juliette accepte, en son nom, la demande en mariage d’un bon parti et décide que le mariage aura lieu 3 jours plus tard. Lorsque la jeune fille est mise au courant, celle-ci s’insurge, pleure et supplie ses parents qui eux l’insultent, la battent et la menacent d’abandon. L’histoire, tout le monde le sait, ne se termine pas très bien…

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Crédit photo: TNM Photographe Yves Renaud

Évidemment, mes enfants sont demeurés interdits, stupéfaits devant l’illustration de toutes ces mœurs si éloignées des nôtres. Comment ne pas être surpris devant l’ardeur des sentiments de ces jeunes gens qui, à peine entrevus, se jurent un amour infini? Comment ne pas s’indigner contre ces luttes ancestrales et immémoriales qui déchirent deux familles habitant une même cité? Comment ne pas s’étonner de la froideur des parents devant les larmes de leur enfant? Et surtout, comment ne pas être révolté contre ces mariages arrangés?

Roméo et Juliette m’a permis d’amorcer de belles discussions à saveur historique. Voilà ce que j’aime faire avec mes enfants: leur donner des clés pour comprendre que tout ce que nous sommes et tout ce que nous faisons est un produit de l’histoire. Qu’il y a eu autre chose. D’autres façons de vivre en société, d’autres valeurs dominantes. Je veux qu’ils soient sensibles à ces évolutions, aux différentes normes qui nous gouvernent aujourd’hui, mais qui sont, elles aussi, sujettes à changement.

On peut voyager ailleurs dans le monde pour voir autre chose, mais on peut aussi voyager dans le temps et apprécier d’autant plus nos libertés et nos droits. Le théâtre et la littérature permettent de joindre l’utile à l’agréable; ils nous divertissent et contribuent à enrichir notre monde intérieur en plus d’ajouter des dimensions à notre compréhension du réel. Ils aident à vivre, à relativiser, à dédramatiser. Ils suscitent réflexion et discussions et pour tout ça, ils sont, selon moi, essentiels à l’éducation.

Et vous, emmenez-vous vos enfants au théâtre?

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