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Ma peur, ma cage

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Roulement de tambour. Je ne sais pas si le bruit provient de mon cœur qui frappe contre ma cage thoracique, si c’est celui du musicien qui tambourine au loin ou un amalgame des deux. Ma peur, ma cage. Mon anxiété, mon étau. Réunis, ils me harcèlent depuis ce matin. Roulement de tambour. C’est le musicien.

Une voix retentit dans le microphone. Roulement de tambour. C’est mon cœur qui tente de se frayer un chemin hors de ma cage. Mes mains sont moites, le rouge teinte mes joues et ma gorge se noue davantage. Mesdames et Messieurs, veuillez accueillir Ingrid Falaise. C’est moi. Je veux m’éclipser dans les fissures du plancher de bois vieilli qui craque sous mon poids. J’ai la trouille.

Un gigantesque avion m’a transportée de l’autre côté de l’océan. Je ne peux plus reculer. Devant moi, un rideau se lève sur une salle comble de femmes et d’hommes, applaudissant, les yeux rivés sur la scène. Je me sens fragile et petite. Ce que ma vie a changé depuis les derniers mois…

Dans mon Québec, parmi les miens, je suis protégée. Mais ici, ce n’est pas mon patelin. C’est près du sien et j’ai peur.

Je me réveille le souffle court, haletante, et je me blottis contre mon amoureux, mon château fort, mon roc. Je suis encore chez moi, dans mon nid, enveloppée d’amour. Demain n’est pas encore à ma portée. Le libre choix, le libre arbitre m’appartient toujours. Mais le sommeil s’est éclipsé. Dans la nuit blanche, je pianote sur mon clavier.

Jusqu’à quel moment peut-on encore reculer? Dire non à ce qui se présente devant nous. Écouter son cœur qui se mêle avec sa tête, ses aspirations, ses désirs et les attentes des autres. Les contrats signés, les oui en un hochement et l’entourage qui a travaillé d’arrache-pied pour m’amener là où je suis présentement. Qui dois-je écouter? Mon cœur… Mais je ne l’entends plus.

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Credit: Félix Renaud (Collection Sefani)

Dans quelques mois, je quitte vers la France, là où je devrai recommencer le processus, réexpliquer, me soumettre aux questions, aux plateaux de télévision, aux journalistes sans scrupule qui doivent entrer dans mon intimité sans gêne, ni réserve, afin de pondre leur papier. J’ai dit oui, j’ai signé, j’étais au summum de la fierté et de l’éblouissement de la portée de mon message. Mais aujourd’hui, la peur m’enlace. Pourtant, c’était mon choix d’ouvrir la porte.

J’éprouve la même peur que le musicien qui décide de monter sur scène submergé par le trac. La même peur que l’adolescent devant son premier emploi. La même peur que la secrétaire qui doit passer une entrevue à 8 h 30. La même peur que celle du président alors qu’il fait face à la population lors de sa toute première allocution. La même peur qu’au premier cours d’université du jeune étudiant et celle de l’âme meurtrie qui a peur de dire oui à la vie et d’aimer à nouveau.

La peur de l’inconnu, la peur de ne pas savoir, la peur des premières fois, la peur de décevoir, la peur d’être humiliée, la peur d’être blessée, de le revoir, la peur de mourir, la peur… ma cage. Doit-on la laisser guider nos vies? Doit-on la laisser freiner notre chemin? Non… je refuse. Je refuse que ma peur de lui, de demain, de sauter dans le vide immobilise mes pieds. Je refuse que des barreaux s’érigent devant moi et m’empêchent de tendre les bras à l’inconnu. Nous pouvons nous désengager, nous remettre en question, peser le pour et le contre si le cœur nous le dicte, mais je refuse de laisser la peur arrêter mes élans.

Quelqu’un m’a dit «Lorsque tu crains, sors de ton nombril et donne». La peur ne t’appartiendra alors plus. Donne à toutes ces femmes qui ont besoin d’entendre ta voix, avance pour tes enfants qui ont besoin de grandir sous l’aile du parent épanoui, chante pour le public qui a payé un billet pour s’évader dans ta musique, parce que demain, je n’aurai plus peur et que demain, une autre peur, à sa guise, pourra prendre d’assaut mes pensées et m’immobiliser à nouveau.

Et si j’ai peur, achète le pire m’a-t-on dit aussi. Le pire, c’est que je bafouillerai un peu sur scène, mes mains trembleront un brin et s’il se présente, je le pointerai du doigt et ce sera à son tour d’avoir peur des représailles. Ma peur n’est pas réelle et si je décide de ne pas prendre l’avion, de ne pas voler vers une possibilité, de prendre le risque de passer à côté d’un chemin, car le scénario de ma tête s’est peaufiné jusqu’à ce qu’il devienne ma réalité, alors aussi bien me blottir sous mon lit et y rester sans ne plus voir le jour.

Une voix retentira dans le microphone. Roulement de tambour. Ce sera mon cœur qui tentera de se frayer un chemin hors de ma cage. Mes mains seront moites, le rouge teintera mes joues et ma gorge se nouera davantage. Mesdames et Messieurs, veuillez accueillir Ingrid Falaise. Ce sera moi. Je voudrai m’éclipser dans les fissures du plancher de bois vieilli qui craquera sous mon poids. J’aurai la trouille. Pourtant j’avancerai.

Il ne sera pas dans la foule. Le rouge aura quitté mes joues. Mon cœur aura cessé de tambouriner dans ma cage thoracique et lorsque j’aurai quitté la scène une heure plus tard, la fierté m’aura envahie. C’est la tête haute et les épaules fières que j’aurai continué mon chemin et que j’aurai renoncé à laisser la peur guider ma route. Voilà le scénario que je m’empresse de dessiner dans mon esprit.

Photographies: FELIX RENAUD – COLLECTION SEFANI

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