Vivre

Même les lesbiennes ont des amours de jeunesse impossibles

Crédit photo: Julie Robillard Crédit photo: Julie Robillard

Je suis allée souper chez mes parents l’autre soir. Ils habitent à 20 minutes de chez moi, mais comme même les lesbiennes n’ont pas de temps, c’est si rare que ça devient un événement.

Et cette fois, c’était le temps que je rapporte mes vieilles boîtes de livres — et autres cochonneries — du primaire et du secondaire. Entre d’innombrables cahiers d’exercices mathématiques et d’images saintes (j’aimais vraiment beaucoup Jésus), je suis tombée sur TROIS journaux intimes:

Cher journal, je vis une étape difficile de ma vie. L’échec total sur toute la ligne. Je suis grosse, laide, boutonneuse, égoïste, hypocrite, lâche, paresseuse et pour couronner le tout, médiocre en classe. Zéro, un gros zéro. 

Je précise ici que j’étais grassette (je le suis encore), mais que j’avais 93,5% de moyenne générale. Bonyenne que j’étais intense.

J’ai toujours pensé que mon premier sentiment amoureux envers une femme s’était révélé assez tard. Genre… à l’âge de la majorité (je suis si prude). Mais non, le journal intime en témoigne, dès mes 13 ans, ça commençait. Oh, ce n’est pas si direct dans mes écrits, mais quand on lit entre les lignes et qu’on regarde les photos collées et décorées à grands coups de cœurs au marqueur, ça se saisit. Et ça saisit.

En 1990, j’ai eu mon premier gros kick saphique.

Parce qu’avant, c’était New-Kids-On-The-Block-Hangin’Tough-Please-don’t-go-girl-Cover-girl-My-Favorite-Girl-The-Right-Stuff.

Parce qu’avant, comme toutes les filles de mon âge qui se respectaient, j’avais des kicks hétéronormés.

Il faut dire que mes kicks de gars, jusque-là, ne duraient jamais longtemps. L’un de mes grands amours a débuté le 27 juillet pour s’achever abruptement le 9 août. (Je ne pense presque plus à R. depuis que je viens de tomber en bicyclette et ça fait mal).

Mais en 1990, il y a eu un clip déclencheur. Un clip assez marquant pour que je daigne en parler dans mes épanchements intimes. Le clip était — j’ai fait le saut — Mademoiselle Anne de nulle autre que MITSOU.

Faque c’est ça. J’ai réalisé ça la semaine passée et je l’annonce de but en blanc: mon kick du secondaire, mon amour impossible, c’était MITSOU.

C’est tout détaillé dans mon journal intime, je pourrais pas inventer ça : comment j’ai obligé mes parents à regarder le spécial Mitsou à Ad Lib, la description détaillée de ses chorégraphies et même, en exclusivité, le fidèle verbatim de ses commentaires à propos de son vidéoclip controversé Dis-moi, Dis-moi.

Vous rappelez-vous du clip de Mademoiselle Anne?

Sinon, le voici:

OK, avouez-le: même avec une moustache, MITSOU est hawt. Mais pourquoi diantre ce vidéoclip a-t-il déclenché chez moi une permission spéciale, si ce n’est que parce qu’elle était moustachue et costard-cravatée?

Ce que je suis en train de dire, c’est que c’était la première fois que je pouvais me permettre ces sentiments parce que dans le fond, je tripais sur le gars que Mitsou incarnait et que subrepticement, ça devenait, à mes yeux, socialement acceptable.

Parce que c’est écrit bleu poudre sur rose parfumé cheap dans mon journal intime: en 1990, je suis terrorifiée par l’homosexualité. Terrorifiée, c’est le mélange de terrorisée pis terrifiée. C’est pire.

J’ai même découpé un encart du Filles d’aujourd’hui qui me rendait, et je cite, moins nerveuse. Cet article m’expliquait que je trouvais peut-être ma mère « pas rapport » et qu’en réalité, j’avais besoin de m’identifier à des filles plus âgées et que ça ne signifiait pas que j’avais des tendances homosexuelles.

Fi.

Ou.

Donc, triper sur Mitsou et beaucoup trop admirer ma prof de maths, ça ne voulait rien dire. Fiou, fiou, fiou, fiou et re-fiou.

J’avais donc plus besoin de me taper sur la tête, plus besoin de prier fort pour guérir.

C’était juste un passage normal.

Ça le disait dans le Filles d’aujourd’hui de l’époque.

amours-impossible

Mais ce passage normal s’étirait, que je trouvais. Ça aussi, c’est écrit dans mon journal intime. C’est écrit avec toute la honte et la souffrance morale que je ne pouvais confier à PERSONNE. Du moins jusqu’à ce que je n’éprouve plus ces élans passionnés, poétiques et délétères.

Maintenant, pis heureusement, y’a le GRIS qui existe. Il s’agit d’un organisme communautaire qui intervient dans les milieux scolaires pour désapprendre l’homophobie. Y’existait peut-être aussi à l’époque, mais je savais pas. Peut-être que si j’avais eu la chance d’avoir un intervenant du GRIS qui serait venu jaser avec nous à l’école, j’aurais pas capoté. Ou j’aurais capoté, mais moins longtemps.

En t-k, comme j’écrivais à l’époque.

Même les lesbiennes ont des amours de jeunesse impossibles.

Mais gagez-vous que c’est pas tout le monde qui avoue son amour impossible à son kick, 26 ans plus tard?

Pour faire un don au GRIS, c’est par ici.

Partager cet article

Vous aimerez également