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Même les lesbiennes ont des deuils

Crédit photo: Julie Robillard Crédit photo: Julie Robillard

Quand Mitsou te propose d’écrire pour son blogue, le premier jour de ton retour à la vie active (as known as le retour au travail après un congé de maladie de 5 mois), tu fais le saut.

Voyons donc. Bloguer?

J’ai jamais fait ça.

J’ai écrit, oui. Des lettres d’amour, des jokes pour des numéros de stand-up, des commentaires de bulletin, des to do list, des statuts Facebook, des textos louches-un-peu-trop-tard-un-peu-trop-saoûle, mais JAMAIS des billets de blogue.

On commence par où?

L’arrêt de travail. C’est juteux, ça a un potentiel de scandale ou de lieux communs, c’est selon, et même un peu des deux. Une fille… dans le domaine de l’enseignement… en congé de maladie… un classique. Mais non. C’était pas un épuisement professionnel. Non pas que je ne suis pas candidate au burn out — au contraire — mais c’est juste pas ça.

Y’en a qui disent qu’on a les épreuves qu’on est capables de traverser.

Y’en a qui chantent que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.

Y’en a qui gueulent que peut-être que demain ça ira mieux, mais qu’aujourd’hui ma vie c’est d’la marde.

Ma blonde, mon âme sœur, la femme que j’avais envie de faire rire tous les jours du reste de ma vie… est décédée. Elle venait d’avoir 33 ans.

Alors mon arrêt de travail, c’est une dépression due à un deuil complexe persistant. Un deuil complexe, en gros, c’est quand tu continues de pas filer ben au-delà de 2 mois. Parce que tout le monde sait qu’après deux mois, quand t’as perdu ton âme sœur, t’es supposé-e être passé-e par-dessus (merci au DSM-V).

C’est arrivé en décembre 2014.

Après des mois et des mois de chimio, de transfusions de sang pis de plaquettes…

Après des mois et des mois d’espoir, de rires, d’inquiétude, de colère, de peine, de courage, de force, de vulnérabilité…

Après une autogreffe et une allogreffe, le corps, son corps, n’en pouvait plus.

Pendant que ça se passait, j’étais présente, j’étais toute là, j’assurais comme on dit. Je dealais avec le quotidien, aussi éprouvant soit-il. On allait y arriver. Elle allait survivre. On allait s’en sortir. We were gonna make it, tsé.

Le décès, son décès, m’a brutalement sortie du doucereux et illusoire confort de la caste moyenne nord-américaine qui te fait croire que si tu fais les bonnes choses, que si t’es une bonne personne, la vie va être JUSTE avec toi. Pis moi, comme j’étais VRAIMENT une bonne personne, je pouvais juste mériter d’être heureuse pendant encore 60 ans avec cette femme extraordinaire. Les deux vieilles dont parlait Clémence, ce serait nous. On le méritait, notre jardin.

Si j’ai eu ce que je méritais, pis surtout, si ma conjointe a eu ce qu’elle méritait, on avait crissement fait des choses pas fines, là ou bedon dans notre vie d’avant (mauvais karma qu’y disent).

Pis après… le tourbillon, la tornade, l’overwork, la présence des gens puis l’absence des gens. La solitude, même entourée.

Je repense à tout ça. Un peu assommée. Beaucoup, même. Le coming out perpétuel, multiplié par le système hospitalier (une fille au chevet d’une autre fille, c’est souvent la sœur, la mère, la cousine, la bonne amie, la chum de fille, la girl friend dans le sens que c’est une girl qui est friend avec la malade). Les funérailles, avec un mononcle quelconque qui me dit:

– Vous êtes la conjointe du frère de la défunte, j’imagine?

– Non… Je suis la conjointe de la défunte.

– Ah! Mes sympathies quand même…

Je sais que le mononcle était sûrement juste ben mal à l’aise… qu’y disait pas ça pour être méchant, mais ça m’a fait réfléchir.

Ben oui.

Même les lesbiennes vivent des deuils.

Les lesbiennes sont aussi des êtres humains. Elles vivent plein de sortes de deuils. Des petits pis des gros. Des graves pis des anodins. Le deuil du pénis (je sais que vous êtes curieuses, je vous en reparlerai dans une autre chronique). Le deuil de la famille nucléaire traditionnelle. Le deuil de la pilule anticonceptionnelle (tsé, le jour que tu réalises que tu la prenais tout ce temps-là absolument pour rien?).

Ben oui.

Même les lesbiennes vivent un deuil quand leur conjointe meurt. La relation amoureuse a la même valeur, la peine n’est pas moindre. Le pertinent Mes sympathies quand même vient prendre tout son sens.

Les gens ne savent juste pas.

Mais quand y sont témoins, parfois malgré eux, y se laissent toucher, pis y trouvent ça beau.

Au bout du compte, de l’amour, c’est de l’amour.

Tout le monde est pareil.

C’est ça que les gens finissent par voir.

OK, OK.

C’est ça que les gens finiront par voir.

Bientôt.

deuils

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