Vivre

Un mot pour toi, la vieille

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Salut, ma vieille. Depuis le temps qu’on se connaît, j’ai bien le droit de t’appeler comme ça. Et 82 ans, ce n’est pas jeune. Je t’entends déjà me dire que la jeunesse est dans le cœur, tu le répètes depuis un moment déjà. Est-ce que c’est ce qu’on se dit quand on commence à comprendre qu’on vieillit?

Ça faisait quelque temps que j’avais envie de t’écrire. Je pense que j’ai besoin d’une sorte de mentor. Ou d’un gros câlin. Il se passe toutes sortes d’affaires dans ma vie en rapport avec la vieillesse et je me suis dit qu’une vieille expérimentée comme toi pourrait probablement m’aider.

J’ai la moitié de ton âge, comme tu le sais. Et ça fait quelques mois à peine que je sens que le temps joue «contre» moi. Oui, depuis quelques années, j’observais déjà que ça me prenait plus de temps à me remettre d’une soirée bien arrosée, mais c’était pas mal tout. Là, il m’arrive de plisser les yeux quand je veux lire quelque chose même si je n’ai pas vraiment de problème de vue. Ma doc m’a donné mon premier papier pour une mammographie (qui traîne encore dans mon portefeuille un an après). Quand je me lève du sofa après avoir regardé un film dans la même position, je dois le faire plus lentement qu’avant et, parfois, en faisant un bruit pas clairement identifiable (un genre de grognement d’inconfort). Ma peau change… De minuscules tranchées, à peine visibles, apparaissent ici et là, et se remplissent de vide qui ne sera plus jamais comblé. Je vieillis, la vieille. La vie suit son cours, je n’y échapperai pas.

Je veux te dire que ce n’est pas mon aspect physique qui me dérange; je suis ultra reconnaissante à mon enveloppe de m’avoir si bien traitée jusqu’ici. Ce qui me trouble, c’est que j’ai maintenant la sensation que le temps passe. Ma mère peine à marcher. Mon père a les cheveux tout gris. Ils sont encore bien vivants, mais je suis consciente qu’il ne me reste pas 30 ans à vivre avec eux. Peut-être que oui, mais tu comprends ce que je veux dire. Cette année, des idoles nous ont quittés. Plusieurs. Des gens proches sont morts et ils ne se comptent plus sur une main. Pour les annonces de cancer dans l’entourage, c’est un véritable fléau.

C’est comme si j’avais basculé tout d’un coup dans le monde des adultes. Tu te rappelles ces adultes qui, quand on a 20 ans, nous semblent un peu désillusionnés, trop réalistes et pas assez fous? Je tente de respecter la promesse faite de ne pas devenir comme eux. Je reste sensible aux autres et à ce qui m’entoure, je continue de cultiver mon esprit et je ne mâche pas tout bonnement ce qu’on me donne à penser sans me poser de questions. Je me suis même inscrite à la maîtrise en études littéraires à 40 ans! Ça, je sais que tu en seras fière jusqu’au bout. Sortir de sa zone de confort pour apprécier le fait d’être libre, vivante et inspirée. Mais parfois, la gangrène menace. Parce que les coups durs, la routine et les responsabilités sont des compagnons quotidiens qui te dévient malgré toi de tes bonnes intentions. Tu dois en savoir quelque chose. Bref, le temps passe, je vois comment il agit, ce qu’il implique et ce qu’il apporte et je me demande souvent de quoi j’aurai l’air à 80 ans, comme toi. As-tu toi aussi l’impression d’avoir perdu tes repères avec la société qui se façonne autrement qu’on l’a connue avec les nouvelles générations?

Tu sais, Lilie écrit ses premiers mots. En prématernelle! Je suis soufflée par sa vie qui commence alors que la mienne est bien entamée. C’est peut-être elle qui me fait observer toutes sortes de choses. Je me demande ce qu’elle va manger dans les prochaines années puisque le lait n’est plus bon pour la santé, que la viande rend malade et que la crème glacée est tellement chimique qu’elle ne fond pas si on la laisse sur le comptoir un bel après-midi d’été. Je me suis posé la question dernièrement à savoir si ceux qui n’ont pas d’enfant voient l’avenir de façon différente que ceux qui en ont. Devenir mère a été pour moi un accès direct aux responsabilités. Physiques, morales, culinaires, sociales, éducationnelles, émotives, psychologiques, philosophiques et la liste ne s’arrête pas là… Se gérer soi-même est tout un défi; avoir conscience qu’on est en train de « former » un autre être humain est tout aussi beau qu’effrayant. Tel un serpent qui mue, notre propre statut d’enfant jusqu’alors se transforme en celui de parent. Fille et mère. La petite qui a encore besoin de sa mère d’un côté, la grande qui l’est devenue et joue ce rôle à son tour, de l’autre. Ça donne matière à réflexion.

Je me demande dans quel monde elle va vivre, cette nouvelle petite, car celui que j’observe n’a plus de gêne et se permet de tout critiquer, très souvent sans intelligence et sans introspection, protégé derrière un écran. Suis-je en train de lui offrir le virtuel comme avenir? De nous offrir? Ça me serre le cœur quand je vois les assoiffés de pouvoir jouer une partie d’échecs dangereuse qui pourrait menacer notre bonheur, notre équilibre, et venir mettre une autre croix noire et malodorante sur une page d’histoire. J’espère pour elle que le panda géant, l’éléphant d’Asie et le Tigre du Bengale ne seront pas que des illustrations dans un livre, faute d’avoir su les préserver. Que l’eau qui coule du robinet pourra être bue. Que l’entraide sera remise au goût du jour, tout comme la politesse, le respect et le sens des valeurs.

Que je regarde mon nombril ou à l’horizon, toutes sortes de craintes et de peurs surgissent. Tout n’est plus possible, comme je le pensais à 20 ans, car j’ai vu certaines limites de l’homme. Mais les connaître me permet sûrement de mieux apprivoiser la déception. Si elle n’a l’air de rien, comme ça, sur le coup, c’est une petite ingénieuse qui sait comment faire son chemin. Depuis que j’ai compris ça, j’essaie de me faire copine avec elle. Pour réussir à garder mon bonheur facile, tu vois. Mais tout de même, ces peurs et angoisses, même si elles sont éphémères et que je les raisonne, sont réelles. Elles m’empêchent de me faire croire que la vie est éternelle comme je le sentais à l’époque. C’est comme si avoir la vie devant soi avait maintenant une durée. J’en suis certainement au milieu. Et ça a passé tellement vite que ça me donne une bonne idée de ce qui s’en vient. Avoir 20 ans. Puis en avoir 40. Le temps x 2. Un monde entre les deux. J’en ai tellement appris depuis. J’ai tellement vécu depuis. Je pense que si la p’tite jeune pleine de rêves me rencontrait aujourd’hui, elle se reconnaîtrait et me décrocherait un sourire de complicité pour me faire comprendre qu’elle est plutôt heureuse de constater que les réalités de la vie n’ont pas trop amoché ses valeurs et ses convictions. Que je ne suis pas si pire pour une « vieille ». On se ressemble tellement plus qu’elle ne l’a pensé. Elle serait aussi heureuse d’apprendre que vieillir m’a apporté beaucoup de belles choses. La confiance en moi. Une certaine dose de sérénité. Savoir que la vie a le sens de l’humour si on la prend le plus souvent possible en riant. Voir que rien n’est acquis. Apprendre que ce n’est pas important si on n’est pas aimé de tous, que l’important est de s’aimer soi-même. Si c’est facile à dire, c’est moins facile à vivre parfois. Mais on accumule les super pouvoirs avec les années et se sentir fort fait du bien.

Te concernant, ma vieille, quatre fois vingt ans plus tard, j’espère que tu danses, que tu chantes à tue-tête et que tu voyages partout. J’espère que la santé t’est favorable et que tu as encore envie de changer les choses malgré le temps qu’il te reste. J’espère que tu embrasses encore passionnément et que tu n’as pas trop perdu espoir en l’humanité malgré sa criante imbécilité parfois. Que ta sagesse te permet d’avoir le cœur léger. Que tu tiens encore cette petite main que tu aimais tant avoir dans le creux de la tienne et qu’à son tour, celle de ta fille tient à l’autre bout celle d’une petite descendante. Parce que si tu lis ces mots, c’est que tu as encore la chance d’être en vie. Sache que la jeune fringante de 41 ans te salue et te déroche ce sourire de complicité pour te faire comprendre qu’elle a toujours pensé à toi et qu’elle a fait son possible pour faire sa part et te rendre heureuse.

J’aimerais bien que tu sois là et que tu me dises, avec un gros câlin, que tout va bien aller jusqu’à toi. Je t’aime la vieille. Ma vieille. Moi, vieille.

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