Vivre

Une invasion très barbare

«Sandrine, sortirais-tu le beurre du frigo? Alex, laisse ta sœur tranquille. Nao as-tu fini ton devoir? Commence à mettre la table, s’il te plaît. Le souper est prêt dans quinze minutes.»

Quinze minutes.

C’est assez pour aller faire un p’tit tour sur Facebook, histoire de voir si j’ai de nouvelles notifications.

C’est automatique: aussitôt que j’ai un temps mort dans ma journée, je vais sur Facebook.

Jamais très longtemps.

Mais extrêmement souvent.

Pis là, les enfants sont tous occupés. Et le souper est prêt dans quinze minutes seulement.

17 notifications.

1 demande d’amitié.

1 message privé.

C’est peut-être ma sœur. Je l’ai invitée à venir faire un tour chez moi ce soir.

Non.

C’est un pénis.

Juste ça.

Le pénis d’un inconnu.

Même si ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, j’éprouve un malaise presque physique en apercevant cette photo.

J’ai la gorge qui me serre un peu, et je sens mon pouls s’accélérer.

Et ce n’est pas à cause d’une quelconque excitation sexuelle.

Parce que oui, bien évidemment, entre individus CONSENTANTS, l’échange de photos de nature érotique, voire pornographique, peut s’avérer un exercice agréable et excitant.

Mais quand on ne s’y attend pas, quand on ne l’a pas demandé, c’est violent.

C’EST DE LA VIOLENCE SEXUELLE.

Psychologique, soit. Mais c’est tout de même de la violence sexuelle.

C’est une intrusion.

C’est forcer une personne à voir quelque chose.

C’est jouer dans le cerveau d’un individu.

C’est déviant.

Le souper est prêt.

Je fais ma tough. Je dépose mon téléphone et m’assieds à la table pour partager le repas avec mes enfants et en profiter pour leur demander de me raconter leur journée à l’école.

Mais ce soir, plus que les autres soirs, mon spaghetti passe mal.

Je ne suis pas traumatisée. On ne m’a pas littéralement violée, après tout. Mais depuis longtemps déjà, je reçois ce genre de photos -et parfois même des vidéos- au moins une fois par semaine.

C’est un viol du cerveau qui se fait lentement.

Sournoisement.

Et on n’a même pas le temps de dire non: c’est là.

«Ouin mais t’as juste à arrêter de publier des photos sexy de toi, aussi», m’a rétorqué une connaissance assise à mon bar, il n’y a pas très longtemps.

Malheureusement, la croyance populaire veut encore que la femme cherche le trouble.

Pendant que j’avale de travers une bouchée de pain, je regarde mes enfants, un à un, et je me dis:

«Et si c’était Sandrine qui recevait une photo de pénis? Comment elle réagirait? Peut-être en a-t-elle déjà reçu… Et si c’était le cas, me le confierait-elle?»

«Et ma petite Naomi, elle, a-t-elle déjà été victime de ce type de harcèlement? Quels sont les effets, à court et à moyen termes, de ce genre d’abus?»

«À quoi donc ressemblent les garçons et les hommes qui envoient des photos de leurs pénis? Ont-ils un profil type? Répondent-ils à des critères communs? Comment je peux être certaine que mon fils ne fera jamais ça? Et s’il en recevait, lui aussi?»

Avec tout ce qui se passe sur notre planète ces dernières années, je ne sais pas trop si on avance ou on régresse, mais j’ose espérer que dans un futur pas trop loin, on sanctionnera assez sévèrement les individus s’adonnant à l’envoi de matériel (photos, vidéos, messages audio et écrits, etc.) de nature sexuelle à des personnes qui ne l’ont pas demandé.

Il faut dénoncer, condamner, pointer du doigt ceux qui contribuent à ce fléau.

Je vous laisse.

Le gars de tantôt vient de m’envoyer mon dessert.

Vous aimerez également