Vivre

Vieillir est un privilège

Faut avoir côtoyé la maladie ou la mort de proche pour bien intégrer ces sages paroles. Il y a 10 ans exactement, j’étais dans une chambre d’hôpital et je tenais la main de ma maman mourante. J’étais là, j’étais heureuse d’être là, mais j’étais dévastée. Je sentais son souffle devenir irrégulier, je savais que ça se passait… que la mort rôdait.

Je voulais me faire rassurante pour elle. Je voulais que son passage entre la vie et la mort ne se fasse pas dans la peur et l’angoisse. Je lui tenais la main et tout ce que j’arrivais à dire c’est «Je t’aime. Je suis là maman. N’aie pas peur.». Et mes joues étaient inondées de larmes. Mon amoureux était là aussi. Au pied du lit, silencieux. Il nous laissait vivre ce dernier moment ensemble. Puis c’est arrivé. Son souffle s’est éteint. Pour elle, la souffrance était finie. Pour moi, elle commençait. Si la vie n’avait pas été très jojo au cours des derniers mois, là, elle devenait très sombre pour l’enfant unique que je suis. Je venais de perdre l’une des personnes que j’aime le plus au monde. Celle qui m’a élevée pratiquement seule. Celle qui a réussi, contre vents et marées, à me faire vivre une si belle enfance, pleine de magie et de joie simple, pleine d’amour et de confiance.

Et là, à 29 ans, je me retrouvais seule alors que j’avais si besoin d’elle. J’avais deux jeunes enfants de 2 et 3 ans. Je comptais sur elle pour tout me montrer. Comment être une bonne mère. Comment être patiente et douce. Comment faire de la pâte à modeler, des chocolats de Pâques, des guirlandes pour Noël, des chapeaux de fête. Comment faire des rondes et des chants avec mes tout-petits. Ma mère avait passé sa vie entourée de petits bouts de choux, elle les adorait. Ma petite Salomé et mon petit Charles étaient si bien chez elle. Le mobilier était adapté pour eux, ils y avaient leur chambre, mes jouets d’enfants précieusement conservés, des disques de Shilvi, de Carmen Campagne et de Passe-Partout. Il fallait tout démolir ça. Faire disparaître les vestiges de sa vie.

Si je croyais que la maternité m’avait rendue responsable et fait maturer rapidement, eh bien la mort de ma mère avait fini par tuer l’insouciance en moi. Je devais affronter le réel tout en demeurant disponible pour mes enfants. Je devais liquider toutes les possessions de ma mère et chaque journée où j’allais «chez elle» faire le tri de ses choses était comme des coups de poignard dans une plaie. La nuit, je rêvais à elle. Je rêvais qu’elle revenait de voyage ou de son séjour à l’hôpital et là je lui disais: t’en fais pas maman, je vais tout remettre en place, je vais retrouver toutes tes choses, je sais où elles sont.

Pendant ces mois difficiles, j’ai été très fatiguée. Je n’avais jamais rien expérimenté de tel. Le deuil m’épuisait. J’ai consulté une psychologue pendant quelques mois. Je voulais avoir un endroit à moi, dédié à ma peine, et je ne voulais pas parler que de ça à mes amies et à mon amoureux. J’ai aussi lu des livres sur le deuil dont celui de Montbourquette Grandir, aimer, perdre, grandir. Et j’ai beaucoup pleuré. Longtemps. À l’heure où on fait tout très vite et où on cherche un soulagement rapide à toute forme de douleur ou d’inconfort, un deuil c’est déstabilisant. Un peu comme la douleur de l’accouchement, j’aurais tendance à penser qu’il faut non pas tenter d’y résister, mais plonger dedans. Savoir que c’est un moment, que ça ne définira pas toute notre existence, mais qu’il faut le vivre et se donner le temps (Montbourquette parle d’environ 8 mois). Après, ça se transforme. On vit avec la perte. Le manque fait partie de nous, mais la douleur est moins vive. Sauf à quelques moments, chargés de symboles et de souvenirs, où la douleur souvent se réactive.

Personnellement, après ces mois sombres, j’ai eu envie de célébrer la vie à nouveau. J’ai eu envie de m’inspirer des grandes qualités de ma maman, j’ai eu envie de la célébrer à travers la vie. On la surnomme encore le bébé de l’amour, celle-là. Cette petite fille qui est née quinze mois plus tard porte dans ses prénoms celui de ma maman. Une autre petite fille est née deux ans plus tard et après chacune de ces naissances, j’ai retrouvé ma mère en rêve pour lui présenter ces deux petites princesses. Comme elle les aurait aimées.

Aujourd’hui, ça fait dix ans. Il m’arrive, comme ce matin, de pleurer à chaudes larmes, mais globalement, ça va. J’ai appris à fonctionner sans elle. Mais depuis, je pense que la vie est injuste. J’ai perdu la meilleure des mères et mes enfants ont été privés de la meilleure grand-mère. Et elle, ma belle et douce maman, eh bien, elle n’aura jamais eu le temps de jouir de la vie. Elle est morte à 56 ans, alors qu’elle travaillait fort pour se mettre des sous de côté, espérant une retraite modeste entourée de ses chats, de ses plantes, de ses livres, de ses amies et de ses petits-enfants. Aujourd’hui, je souhaite rendre hommage à ses qualités de cœur. Plus je vieillis, plus je souhaite lui ressembler. Tout ce qui compte au fond, c’est la bonté.

Maman, je t’aime et je m’ennuie terriblement.

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