Vivre

Nina. Cinq ans. Manteau rouge.

Au moment d’écrire ces lignes, un petit garçon manque à l’appel.

Il s’appelle Louka.

Aujourd’hui, c’est journée pédagogique pour Sandrine, ma fille de seize ans. À mon grand bonheur, elle a décidé de passer la journée avec moi.

Première activité à l’agenda: je vais interviewer Faiza, dans le nord de Montréal.

Dans la voiture, Sandrine et moi parlons de tout et de rien, en écoutant la musique de la radio.

Soudainement, à cinq minutes de notre arrivée à destination, la toune de Sandrine s’interrompt: c’est la première fois de ma vie que j’entends une alerte Amber.

Ma fille et moi sommes ébranlées. Je sens s’hérisser les poils sur mes bras et il y a comme un courant électrique qui monte le long de ma colonne vertébrale.

«Karine, tu dois te ressaisir», me dis-je à demi-voix.

C’est que, voyez-vous, cette femme, que je vais rencontrer pour la première fois, a également déjà perdu sa fille.

Cette coïncidence me donne froid dans le dos.

Arrivées chez Faiza, dans cette chaleureuse maison qui, les jours de semaine, se transforme en garderie, ma fille et moi sommes reçues à bras ouverts, par cette jolie femme au sourire franc qui, dès la première étreinte, efface toute crainte du malaise habituel des premières rencontres.

Jus de pamplemousse versé dans des coupes en verre taillé, petites pâtisseries algériennes déposées sur un plateau argenté: nous comprenons vite que notre présence est non seulement appréciée, mais qu’elle était également attendue.

Pour l’occasion, Faiza a fait venir une seconde éducatrice, à qui elle a confié les enfants de la garderie, le temps de notre entretien.

Je sens une petite main m’effleurer la joue.  Puis, j’entends un rire. Il s’agit d’un rire enfantin, comme un gloussement, mais il semble venir de loin.

C’est le rire d’une vieille âme.

Je tourne la tête et je plonge immédiatement mon regard dans de grands yeux bruns.

Les grands yeux bruns de Nina.

Je ne savais pas qu’elle serait là. Elle s’est réveillée avec un petit rhume et elle a pris congé de la maternelle pour rester avec sa jolie maman.

J’ouvre une parenthèse:

Je dois vous mentionner que j’ai décidé de rencontrer Faiza après que Félix, le frère de mon ami Julien Tremblay (oui oui, le gars qui raconte des jokes en jouant de la guitare) m’ait raconté l’incroyable histoire qui lui est arrivée le printemps dernier.

Il me racontait cette histoire avec tellement de passion et de fougue, gesticulant, mimant les gestes posés, que je n’ai pas pu faire autrement que de vouloir connaître la version de Faiza.

D’ailleurs, dans l’épisode 8 de l’émission Julien le matin (disponible sur YouTube et sur la page Facebook de Julien Tremblay), Félix raconte comment il a vécu cet événement.

Bref, je voulais à tout prix rencontrer cette femme.

Or, quand je l’ai contactée, Faiza partait en voyage pour deux mois dans la famille de son mari. J’ai donc dû attendre son retour de Tunisie pour la voir enfin.

Je ferme cette longue parenthèse.

C’était le 19 mai.

Pour la première fois à Montréal, les Géants, ces fameuses marionnettes venues de Nantes, pouvant atteindre la hauteur d’un immeuble de cinq étages, parcouraient les rues du centre-ville, parmi une foule constituée de dizaines de milliers de spectateurs.

Parmi cette immense foule se trouvait Nina, cinq ans.

Si petite et si grande à la fois.

Accompagnée de sa maman, Faiza, de Dali, son petit frère qui lui ressemble de façon déconcertante, ainsi que de sa grand-mère venue d’Algérie pour visiter les siens, la petite Nina était complètement émerveillée devant ces impressionnantes structures,

Alors que la joyeuse famille sortait d’une petite ruelle qu’elle avait empruntée pour éviter le foisonnement des passants, Nina a demandé à sa mère de l’emmener voir les Géants de plus près.

Accédant à la demande de sa fille chérie, laissant son fils aux soins de sa mère, qui ne peut marcher de trop longues distances, Faiza, tenant la petite par la main, a entreprit de traverser la foule extatique et cacophonique pour avoir une meilleure vue des marionnettes.

Tout allait bon train, alors que mère et fille déambulaient gaiement au son d’une musique entraînante.

Or, à un certain moment, elles ont dû contourner un amas de bicyclettes attachées à un poteau.

Faiza et Nina se sont lâché la main l’espace de quelques secondes seulement, chacune étant de leur côté des bicyclettes.

Quelques secondes.

Quelques secondes qui auront suffi à cette maman — qui a mis quatorze longues années à tomber enceinte de son premier enfant et perdu son premier mari à cause de son éventuelle infertilité — pour PERDRE sa fillette adorée.

Nina n’était plus là.

Faiza avait beau regarder tout autour d’elle, Nina brillait par son absence.

Ceux et celles qui, comme moi, ont déjà vécu une telle expérience, savent que la panique, lorsque cela survient, n’est pas longue à se faire sentir.

«Je ne voyais plus rien. J’essayais de crier, mais seule une voix faible et chevrotante sortait de ma bouche. J’arrêtais des passants et, comme si j’avais perdu mon français, alors que ça fait vingt ans que j’habite au Québec, je n’arrivais qu’à prononcer, de façon répétitive, les mots suivants: NINA. CINQ ANS. MANTEAU ROUGE.

J’ai aperçu ma mère, qui m’attendait toujours avec mon fils, de l’autre côté de la rue, mais je n’ai pas voulu l’alarmer. Elle souffre d’hypertension. Je ne voulais pas la mettre dans tous ses états, même si à ce moment précis de ma vie, je crois que je n’aurais jamais autant eu besoin de ma maman. J’étais redevenue une enfant. C’est moi qui étais perdue.»

Faiza me raconte, les yeux emplis de larmes, la frustration et la déception qu’elle a ressenties en abordant de nombreux passants, mais, surtout, elle me raconte son désespoir.

«Les gens ne s’arrêtaient même pas. Même les Arabes, qui étaient nombreux, et à qui je m’adressais dans notre langue, m’ignoraient. J’ai été immensément déçue de ça. Pourtant, en Algérie, la même situation se serait produite que ma fille aurait été retrouvée en deux minutes. Les gens changent, rendus ici, et je ne comprends pas pourquoi. Tout le monde semblait croire que j’étais folle. Et moi, j’essayais d’exister dans un monde d’individualistes. Je repense très souvent aux émotions qui se sont emparées de moi à ce moment-là, et ce souvenir me laisse toujours un peu amère.»

C’est donc seule que Faiza a continué à chercher sa fille, ne regardant pas où elle allait.

«Je ne voulais pas appeler la police. JE VOULAIS MA FILLE. Je le ressentais dans chaque cellule de mon corps. Je ne voulais pas perdre deux minutes. J’étais juste avec Nina. Tout le reste était inexistant.»

Soudain, elle a aperçu sa mère au loin qui, dans son langage non verbal, semblait lui demander ce qui n’allait pas.

La seule chose que Faiza a réussi à faire, c’est de murmurer les deux syllabes si souffrantes, laissant sa pauvre mère complètement atterrée, qui ne faisait que répéter, sempiternellement «Oh non, oh non…»

Ni-na.

Une vingtaine de minutes s’étaient écoulées, depuis que la délicate main de Nina avait quitté celle de sa mère. Et cela faisait déjà un bon bout de temps que le téléphone de Faiza sonnait, affichant le nom de son mari.

«Je ne voulais pas répondre. Je ne voulais pas lui dire que j’avais perdu sa fille.»

SA fille.

Tout le monde sait que dans un couple, quand il est question des enfants, les déterminants possessifs changent, selon les situations.

Et Faiza savait pertinemment qu’à ce moment précis, si elle avait avoué à son mari qu’elle avait perdu leur fille, Nina serait devenue la fille de papa.

«Nina et mon mari, ce sont des âmes sœurs. Quand son père est là, Nina ne voit plus rien d’autre. Ils ont une connexion spéciale, ces deux-là.»

Or, ce que Faiza ne savait pas, c’est qu’entre temps, Nina avait parlé à des passants, expliquant très calmement qu’elle avait perdu sa mère. Jamais elle n’a eu peur.

«Je savais que j’allais retrouver ma maman.»

Quand on lui a demandé de décrire sa mère, Nina a tout simplement répondu: «Ma maman est belle.»

La fillette ayant donné le nom de son père aux passants qu’elle avait abordés, ceux-ci ont réussi à trouver son numéro de téléphone et l’ont appelé.

Ce dernier a alors sauté dans sa voiture et, à plusieurs reprises, a tenté de joindre sa femme.

Tout à coup, Faiza a senti une main se glisser dans la sienne. Non, ce n’était pas la minuscule main de Nina, mais bien celle d’une passante qui voulait l’aider et qui, après avoir obtenu quelques informations entrecoupées de sanglots de la part de Faiza, a appelé la police.

C’est alors que Félix est arrivé.

Il sortait de la terrasse d’un bar avec Noémie, sa copine, quand il a entendu les pleurs de Faiza.

Quand je parle de Félix, Faiza devient émotive. Ses yeux s’emplissent de larmes et elle doit prendre une pause pour continuer son histoire.

«Je vous ai dit que je ne voyais rien autour de moi, n’est-ce pas? Or, quand Félix s’est avancé vers moi, je ne voyais que lui. Pour une raison que j’ignore, je me suis instantanément sentie réconfortée. Il avait de longs cheveux châtains et je lui ai dit qu’ils étaient comme ceux de ma fille. C’est la première chose que je lui ai dite.»

Félix lui a demandé si elle avait une photo de sa fille.

Faiza a alors sorti son cellulaire et a douloureusement montré à Félix et à Noémie des photos d’une Nina souriante et exaltée, prises juste avant sa disparition.

Félix a donc pris le peu d’informations qu’il détenait et a entrepris de trouver la petite Nina. En utilisant les mêmes mots précédemment prononcés par Faiza, il arrêtait les passants: «NINA, CINQ ANS, MANTEAU ROUGE.»

Entre temps, Faiza a finalement répondu à l’appel de son mari. Lorsque, paniqué, il lui a demandé où se trouvait SA fille, elle a menti. Elle lui a dit que Nina se trouvait avec elle. Et lui, continuait de lui poser la même question. Elle ne savait bien évidemment pas qu’il était au courant de sa disparition.

Félix parlait fort, d’un ton entraînant et presque autoritaire. On sentait dans sa voix que la situation devait être réglée rapidement.

Félix a instauré, dans une foule festive et déchaînée, un espèce de «Fuck les géants, on cherche Nina.»

En agissant ainsi, Félix a littéralement créé une chaîne. Nombreux étaient les gens qui criaient les mots-clés permettant d’identifier la fillette.

Faiza ne pouvait désormais plus marcher. Ses cordes vocales s’étaient volatilisées. Son cerveau lui renvoyait sans cesse l’image de son aînée.

Or, si elle avait été lucide, je crois que Faiza aurait un peu retrouvé son Algérie natale, dans cette soudaine solidarité populaire.

«ELLE EST LÀ.»

Faiza entendait chacun des mots, mais ne pouvait les rassembler pour former une phrase compréhensible.

Elle n’était plus là.

Par contre, Nina, elle, était là. Juste à côté d’elle. C’était Félix qui venait de prononcer ces mots et qui lui ramenait sa fille.

«Quand je l’ai aperçue, mes genoux ont lâché. Je me suis effondrée. Je ne pouvais même pas étreindre ma fille. L’émotion était trop forte.»

Nina, quant à elle, affichant une déconcertante assurance et empruntant un ton presque enjoué, a pris le visage de sa mère dans ses mains et l’a rassurée: «Relaxe, maman! Tout va bien. Je suis là.»

Pour un instant, l’enfant était devenue la mère, et vice-versa.

La disparition de Nina aura duré environ quarante-cinq minutes.

Pour Faiza, il s’agit des quarante-cinq minutes les plus longues de sa vie.

La nuit suivant cet événement, Faiza et son mari n’ont pas dormi.

Le lendemain, complètement déprimés, ils ont décidé de rester à la maison. Or, leur salle de bains étant en rénovations, ils ont reçu un appel de leur entrepreneur, qui leur demandait d’aller acheter des matériaux chez Home Depot, dans l’est de la ville.

Cette journée-là, Félix et Noémie sont allés acheter des plantes. Noémie voulant se procurer de jolis pots, ils ont fait le tour de la ville pour en trouver. Plusieurs magasins plus tard, visités dans les quatre coins de Montréal et après avoir malencontreusement manqué une sortie de l’autoroute, ils se sont retrouvés, par hasard chez Home Depot, à Anjou.

Déambulant parmi les rangées bondées de monde du centre de rénovations, ils ont aperçu, au loin, au bout d’une allée, les parents de Faiza, accompagnés de leur cadet, Dali. Encore traumatisés des événements de la veille, ils avaient choisi de laisser Nina aux soins de sa grand-mère.

Ni Félix et Noémie, ni Faiza et son mari ne devaient se retrouver à cet endroit, en ce dimanche après-midi.

Quand ils se sont enfin rejoints, Félix et Faiza se sont effondrés dans les bras l’un de l’autre. Tout le monde pleurait, à l’exception du petit Dali, qui ne semblait pas saisir la nature de ce soudain bouleversement.

«Je crois que je lui ai fait mal, tellement mon étreinte était forte», m’a raconté Faiza, la voix cassée.

Félix et Noémie n’ayant toujours pas d’enfants, Faiza a insisté auprès de Noémie pour qu’elle convainque son copain de lui en faire.

«Cet homme est trop unique et grand pour ne pas se reproduire. Il est fait pour avoir des enfants.»

Quelques jours plus tard, encore une fois par le plus pur des hasards, Faiza a vu, sur Facebook, une photo sur laquelle apparaissait Félix. La photo provenait de la page professionnelle de Julien, le frère de Félix.

Faiza n’était pas abonnée à la page de Julien. En fait, elle n’était même pas au courant de son existence.

Telle une apparition divine, la photo s’est retrouvée dans son fil d’actualité.

«Je l’ai tout de suite reconnu! J’ai alors demandé en commentaire qui était le garçon aux cheveux longs. Je voulais être bien certaine qu’il s’agissait de Félix.»

Julien, n’étant pas au courant de cette histoire (Félix, étant de nature plutôt cachotière), lui a alors répondu qu’il s’agissait de son frère, pour ensuite envoyer cette «conversation» à Félix, qui lui a alors raconté ce qu’il avait vécu avec cette femme, quelques jours auparavant.

C’est ainsi que j’ai pu retrouver la belle Faiza et faire sa rencontre, ainsi que celle de la petite Nina.

Une rencontre que je n’oublierai jamais.

«Félix sera à jamais dans mon cœur et dans celui de mon mari. Je n’ai même pas de mots pour exprimer à quel point j’aime cet homme. Depuis ce fameux 19 mai, j’ai souvent rêvé de lui. Dans mon rêve, il se passe toujours la même chose: Félix prend Nina par la main et l’emmène loin de moi. Mais je n’ai pas peur. Je le regarde s’éloigner avec elle avec sérénité, parce que je sais que ma petite kahloucha (l’équivalent arabe de l’expression québécoise ma nouère) sera toujours entre bonnes mains avec lui. Félix, je le vois comme le protecteur de ma vie.

Dans la maison de Faiza, j’ai mangé, j’ai écrit, j’ai parlé, j’ai beaucoup écouté, j’ai ri et j’ai pleuré.

Mais surtout, je me suis fait une amie.

Pour la vie.

En sortant de la demeure de Faiza, les premiers mots de Sandrine, empreints d’émotion, furent:

«Je veux absolument revoir cette famille. Il le faut. Je ne voulais pas partir.»

Nous la reverrons.

D’ailleurs, l’été prochain, nous prévoyons aller passer des vacances dans leur maison en Tunisie.

Alors que j’écris à Faiza pour la remercier de nous avoir si bien reçues et que Sandrine, elle, prend connaissance des dernières nouvelles sur Internet, je sursaute.

C’est Sandrine, qui me sort de ma sérénité, en s’exclamant:

«LE PETIT LOUKA A ÉTÉ RETROUVÉ! IL EST SAIN ET SAUF!»

Des larmes roulent sur nos joues.

Les enfants ne devraient jamais disparaître, ne serait-ce que quarante-cinq minutes.

Nina et Faiza, je vous aime d’un amour que je n’ai que très rarement ressenti.

Soyez heureuses.

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